Par ELIASSE BASSENE
Il y a dans le paysage médiatique sénégalais des scènes qui interrogent la conscience professionnelle autant qu’elles bousculent le sens même de la responsabilité éditoriale. Comment comprendre qu’un homme frappé d’une interdiction de sortie du territoire national, et donc sous le coup d’une décision judiciaire, puisse se soustraire à cette mesure, quitter le Sénégal pour se réfugier en France, et depuis cet exil, occuper les plateaux de télévision sénégalais, commenter son propre dossier et porter des accusations contre les institutions de la République ?
Le cas de Madiambal Diagne illustre parfaitement cette dérive inquiétante où la tribune médiatique se transforme cyniquement en refuge pour fugitif. Et c’est là que la question de la responsabilité des médias sénégalais se pose avec acuité.
La liberté d’expression ne saurait se substituer à la justice
Certes, la liberté d’expression est un droit fondamental. Nul ne saurait le contester. Elle constitue l’un des piliers de la démocratie et un garde-fou solide contre l’arbitraire. Mais cette liberté, aussi précieuse soit-elle, n’est pas absolue. Elle s’arrête là où commence la violation de la loi, l’entrave à la justice, ou encore l’instrumentalisation de l’espace médiatique à des fins personnelles.
Lorsqu’un fugitif, en rupture de ban avec la loi, utilise les médias pour commenter son dossier, il se place en dehors du cadre républicain. Et lorsque des journalistes ou des rédactions lui ouvrent largement leurs colonnes, ils participent à dessein à une forme sournoise de désacralisation de l’autorité judiciaire.
Les médias ne sont pas au-dessus du droit
Aucune rédaction, aucun plateau télé, aussi influent soit-il n’est exonéré de l’obligation de respecter la loi. Donner la parole à un fugitif n’est pas en soi un délit. Mais offrir une tribune complaisante à quelqu’un qui défie ouvertement la justice de son pays pose un problème d’éthique et d’équilibre institutionnel.
Les journalistes, en vertu de leur mission d’informer, doivent s’assurer que leur espace ne devienne pas une caisse de résonnance pour la fuite ou la défiance. Ilne s’agit pas de museler la parole d’un individu, mais de rappeler les règles élémentaires de déontologie : vérifier les faits, contextualiser les propos, et éviter toute complicité involontaire avec la transgression.
Une question de dignité nationale
Au-delà de l’aspect juridique, cette situation touche à la dignité de la presse sénégalaise. En permettant à un citoyen en cabale de s’exprimer librement comme s’il était un simple commentateur politique, on banalise la violation de la loi et on envoie un mauvais signal à l’opinion : celui que la justice peut être contournée sans conséquence. Les médias ne peuvent pas être les tribunes du mépris de la loi. Ils doivent rester les gardiens de la vérité, non les complices du désordre moral. La liberté de la presse ne saurait être un abri pour l’impunité, encore moins une arme contre la cohésion nationale ou un espace aménagé pour bafouer la République. Au-delà du cas Madiambal, ce débat devrait interpeller toute la corporation. A l’heure où les réseaux sociaux amplifient nonchalamment les excès et où la frontière entre l’information et la manipulation devient floue, ténue, les rédactions doivent réaffirmer leur boussole éthique. Informer, oui. Donner la parole, oui.
Mais jamais au détriment du respect de la justice. La presse sénégalaise a longtemps été un pilier référentiel, avant-gardiste de la démocratie. Elle doit aujourd’hui comprendre qu’en offrant naïvement une tribune d’expression à un fugitif, elle opère un glissement périlleux en participant volontairement à affaiblir la justice de notre pays, et par voie de conséquence à confondre sa noble mission d’informer à celle de justifier. Le rôle de la presse n’est pas de protéger ceux qui fuient la justice, mais d’éclairer ceux qui la respecte.
