Dans l’espace UEMOA, la puissance économique ne repose ni sur les slogans, ni sur les discours politiques. Elle repose sur des leviers concrets. Pour comprendre cette architecture du pouvoir financier régional, quatre piliers doivent être présentés clairement :
– La Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), qui contrôle la monnaie, les taux directeurs et la régulation bancaire.
– UMOA-Titres, qui gère l’accès des États à la dette publique régionale.
– La BRVM, la seule bourse de valeurs mobilières de l’UEMOA, où entreprises et États mobilisent du capital.
– Les groupes bancaires et assurantiels, qui structurent l’accès au crédit, l’investissement, et la croissance du secteur privé.
Ces quatre leviers concentrent aujourd’hui l’essentiel du pouvoir financier dans la zone. Et sur chacun d’eux, la Côte d’Ivoire domine.
Depuis sa création officielle en 1962, la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest a progressivement construit sa gouvernance autour d’un modèle où la Côte d’Ivoire occupe une place particulière.
Depuis 1975, année où est nommé le premier gouverneur africain, la présidence de la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest a été exercée quasiment sans interruption par des Ivoiriens. Cette continuité institutionnelle, sur près d’un demi-siècle, a façonné l’architecture financière de l’UEMOA. Et ce n’est pas un détail : lorsqu’un seul pays dirige durablement l’institution qui fixe la politique monétaire, régule les banques, pilote les taux et organise le refinancement bancaire de huit États, il finit mécaniquement par consolider un avantage stratégique majeur.
C’est un détail en apparence, mais dans les systèmes financiers, rien n’est anodin. Celui qui dirige la banque centrale influence l’octroi des licences bancaires, la régulation, les conditions de refinancement, l’accès au crédit, les contrôles prudentiels et jusqu’à l’architecture des priorités économiques régionales. Le siège est certes à Dakar, mais le pouvoir d’arbitrage, lui, est entre les mains d’Abidjan. Et dans la finance, celui qui arbitre finit toujours par orienter.
Pendant que la Côte d’Ivoire pilote la BCEAO, elle aligne ses banques, ses entreprises financières, son secteur privé et ses choix budgétaires sur cette centrale de gravité. Le Sénégal, lui, attend sans stratégie équivalente.
Parallèlement, la Côte d’Ivoire s’est assurée de contrôler les flux de capitaux régionaux en hébergeant la BRVM, la seule bourse de la région. Cela signifie que toutes les grandes opérations d’introduction en bourse, de privatisation, de levée de fonds structurante, d’arrivée d’investisseurs internationaux passent par Abidjan. Autrement dit, si un acteur régional veut lever du capital privé à grande échelle, il ne passe pas par Dakar. Il passe par Abidjan. Et là encore, avec le temps, ce pouvoir crée des habitudes, des réseaux, des élites et des dépendances.
Le troisième étage de la domination ivoirienne se trouve au niveau de l’endettement public. C’est par UMOA-Titres que les États de la zone émettent leurs obligations. C’est aussi là que se décident les arbitrages, les émissions, les refinancements et les stratégies d’endettement. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : aujourd’hui, selon les dernières données publiées, 42 % des obligations souveraines du Sénégal sont détenues par des banques ivoiriennes soit plus 1800 milliards de FCFA. Autrement dit, lorsque le Sénégal emprunte pour financer son budget, c’est l’économie ivoirienne qui encaisse une large partie des intérêts.
Enfin, le dernier pilier, celui qui rend les trois autres presque irréversibles, ce sont les banques et assurances. Dans le classement régional, la majorité des banques systémiques celles dont la chute pourrait provoquer une crise sont ivoiriennes ou pilotées depuis Abidjan. Pendant que la Côte d’Ivoire consolidait ses acteurs financiers, investissait dans leur montée en puissance et soutenait leurs expansions régionales, le Sénégal se contentait d’abriter des filiales, souvent dirigées depuis Paris, Casablanca ou Abidjan. Même les banques dites « sénégalaises » ne sont sénégalaises que de nom : la propriété réelle, les décisions stratégiques et les logiques d’allocation se prennent ailleurs.
Résultat : la Côte d’Ivoire n’a pas seulement construit une avance économique. Elle a construit une hégémonie financière.
Cette situation n’est pas neutre. Elle a des implications très concrètes : une grande partie de l’épargne sénégalaise nourrit aujourd’hui directement la puissance financière ivoirienne. Les décisions d’investissement structurant l’avenir économique sénégalais sont influencées, filtrées parfois déterminées depuis Abidjan. Et si cette trajectoire continue, dans dix ans, trois évolutions deviendront irréversibles : les banques ivoiriennes deviendront systémiques au Sénégal, la majorité de l’épargne nationale circulera dans des institutions non sénégalaises, et les choix financiers stratégiques concernant l’État sénégalais se décideront davantage depuis Abidjan que depuis Dakar.
Mais cette situation n’est pas une fatalité elle est une conséquence de l’absence de stratégie nationale structurée. Le Sénégal a désormais un impératif : devenir un acteur stratégique, et non un simple utilisateur du système. Cela exige une vision long terme, un projet clair : créer au moins deux banques véritablement nationales de taille systémique, bâtir un fonds souverain d’investissement et de consolidation bancaire, structurer une bourse populaire et diasporique pour internaliser l’épargne nationale, renforcer l’assurance-vie et les fonds de pension pour stabiliser les capitaux, et enfin, former une élite financière souveraine.
Parce qu’en finance, personne ne vous donne votre place. Il faut la prendre structurellement, méthodiquement, stratégiquement. Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire joue une partie d’échecs. Le Sénégal, lui, joue encore au hasard. L’histoire ne récompense pas ceux qui regardent : elle récompense ceux qui construisent.
La question n’est donc pas de savoir si la Côte d’Ivoire est en avance. La vraie question est : le Sénégal veut-il redevenir maître de son avenir, ou continuer à être financé et administré par les ambitions des autres ?
Dans la finance comme en politique, celui qui ne construit rien finit toujours gouverné par ceux qui bâtissent.
Ameth DIALLO
Coordinateur national de Gox Yu Bees – Les Bâtisseurs
