Télécommunications-internet: Le Sénégal ouvre son ciel à Starlink

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Par Arona DIALLO

Starlink est arrivé au Sénégal et ses offres sont à présent disponibles dans le pays. Rien de plus normal dans le contexte d’un marché libéralisé et concurrentiel. C’est juste un acteur de plus qui entre dans l’écosystème numérique sénégalais. Le Sénégal l’a déjà vécu avec l’arrivée de Sentel GSM, d’Expresso Sénégal, des FAI et des MVNO. Starlink arrive dans un cadre réglementé et régulé. Il doit être légalement lié au Sénégal par une autorisation d’exploitation sur la base d’un cahier des charges avec des termes de référence et clauses contractuelles bien précis. Dans l’attente de la prise de connaissance des contours de l’arrivée de Starlink dans le pays, en tant que citoyen sénégalais, je me sens en droit légitime d’émettre quelques avis sur quelques questions et attentes autour du nouvel entrant.

Les offres de Starlink

Les satellites offrent une couverture intégrale des territoires avec une disponibilité qui avoisine les 100%. La couverture étendue couplée avec la basse altitude de la constellation des satellites permettent à Starlink d’atteindre des performances jamais égalées au Sénégal en termes de service delivery, de débits (150 à 300 Mbps), de taux de disponibilité et de latence. En outre, avec les liaisons inter satellites (ISL), Starlink fournit un accès plus direct aux centres de données des GAFAM et Big Tech, ce qui réduit considérablement la latence et offre plus de rapidité aux streaming, jeux en ligne, appels vidéo, vidéo et TV à la demande, et bien plus.

Les offres satellitaires de Starlink permettent théoriquement de résorber le gap de la fracture numérique et d’assurer l’atteinte de la connectivité universelle dans le pays. L’enclavement numérique de certaines localités a demeuré pendant plusieurs décennies une problématique sans réponse adéquate malgré les avancées et la diversité des technologies de connectivité rurale. Aujourd’hui, les zones, autres fois, isolées, éloignées ou enclavées ont l’occasion d’intégrer le monde numérique et de participer activement au marché digital et à l’économie numérique.

Par ailleurs, avec ses offres résidentielles, Starlink vise au-delà des zones blanches et s’attaque frontalement aux centres urbains avec des promesses de loin supérieures aux performances des autres offres sur le marché en termes de débits, de disponibilité et de temps de latence. En effet, les offres les plus performantes disponibles auprès des opérateurs et FAI sont celles de la ‘fibre’ FTTB avec des débits allant de 10 à 60 Mbps asymétriques et non garantis. Il s’y ajoute que celles-ci ne sont pas encore disponibles dans toutes les localités y compris dans certains centres urbains.

La problématique de la gestion des données avec Starlink

Avec l’arrivée de Starlink, la confidentialité et la protection des données personnelles des Sénégalais suscitent plusieurs craintes auprès des professionnels et des internautes. Cependant, le traitement de nos données ne subit aucun bouleversement majeur. Nos données ont, tout le temps, échappé à notre contrôle. Elles ont toujours été collectées par les GAFAM et les Big Tech et stockées dans leurs centres de données. L’absence de contrôle et de maîtrise sur nos données est donc une problématique générale qui, avec l’arrivée de Starlink, s’est fortement amplifiée et remise au goût du jour à cause de la personnalité ou du ‘personnage’ du propriétaire ‘Elon Musk’ et de la législation américaine en matière de protection des données. La quasi-totalité des infrastructures et plateformes du numérique appartiennent au Big Tech et la majorité des applications notamment celles relatives aux réseaux sociaux y sont hébergées. Les rares données encore dans nos salles serveurs sont très souvent stockées dans des conditions ne permettant pas d’en assurer la sécurité à cause de l’absence, pour la plupart, de dispositifs efficaces de prévention, de détection et d’annihilation des attaques tels qu’un SOC, un VOC, un CERT. En définitive, Starlink n’est pas un hébergeur. Avec son réseau satellitaire, il offre le canal qui assure le transport de nos données dans les Datacenter des Big Tech. Les seules données que Starlink est supposé détenir sont celles relatives à la base de sa clientèle et de la géolocalisation de ses kits pour son exploitation technique et commerciale.

Impact de Starlink sur l’écosystème

Starlink repose sur la constellation de satellites la plus avancée au monde, déployée en orbite basse afin de fournir une connexion Internet haut débit. Dans l’immédiat, les populations et les entreprises vont en tirer profit et bénéficier d’un accès Internet très haut débit à un prix défiant la concurrence. Dans le court terme, cette situation peut fragiliser l’écosystème en affaiblissant fortement les opérateurs et FAI et installer progressivement le pays dans un environnement de monopole de fait sur le segment d’offres d’accès à Internet. En effet, les opérateurs et les FAI auront beaucoup de mal à suivre le rythme et à s’aligner en raison des investissements coûteux et des délais d’implémentation longs pour déployer et étendre leurs réseaux terrestres. Si une telle situation arrivait à se produire, Starlink serait alors le seul maitre à bord et pourrait dérouler facilement sa stratégie dans le pays.

D’autant plus que les capacités de Starlink ne se limitent pas aux offres de connectivité Internet par satellite à travers les kits d’accès. La plus grande menace encourue par les opérateurs de télécommunications traditionnels est la solution Starlink Direct-to-Cell. C’est la technologie conçue par SpaceX pour transformer ses satellites en “antennes-relais spatiales” permettant à un smartphone standard de s’y connecter directement. En effet, les satellites de nouvelle génération de Starlink embarquent des eNode B et utilise des fréquences LTE standards pour interagir avec les smartphones. Cette technologie est destinée à éliminer les zones blanches (zones sans couverture réseau) partout sur la planète. Elle offre potentiellement la possibilité à Starlink de se positionner en un Opérateur Mobile universel fournissant des communications directes (voix, SMS et données) entre abonnés en bypassant les opérateurs locaux. Cette technologie s’adapte très bien aux applications telles que l’IoT, l’agriculture, la surveillance et le tracking du bétail, l’aide à la navigation maritime et à la géolocalisation des pirogues, les services de sécurité et d’urgence, les transports, etc. Son déploiement à très grande échelle est attendu très prochainement après la finalisation des recherches sur l’amélioration de la durée d’autonomie des smartphones connectés et l’augmentation du volume données échangé entre terminal.

Interrogations sur les retombées économiques

L’Internet haut débit offre des opportunités immenses en termes de connectivité, d’ouverture, de business, de connaissance, d’apprentissage, d’informations, de bien être, … Cependant, pour en tirer tout le potentiel, il faut en faire un usage adéquat qui malheureusement est centré principalement autour du divertissement auprès des populations. A ce stade, il est donc difficile de se déterminer les retombées économiques du déploiement de Starlink au Sénégal. Il convient toutefois de s’y interroger légitimement en raison de la part de marché importante projetée en faveur de Starlink :

Combien d’emplois directs et indirects seront créés avec l’arrivée de Starlink ?
Quel est le montant du ticket d’entrée payé à l’Etat par Starlink ?
Quelle sera la redevance annuelle à verser à l’Etat ?
Quel est le segment spatial fourni à Starlink et quelle est la redevance à percevoir par le régulateur ?
Les kits seront-ils entreposés au Sénégal et distribués par des entreprises locales ?
Quels partenariats seront noués entre Starlink et les acteurs locaux (FAI, opérateurs, startups, revendeurs, distributeurs, installateurs, …) ?
Comment va s’effectuer la vente, la distribution, l’installation et la maintenance des kits ?
Le support sera-t-il assuré depuis le Sénégal ou externalisé vers des centres étrangers ?
L’impact environnemental a-t-il été évalué ? Des mesures d’atténuation et de mitigation sont-elles prises ?
L’exposition au rayonnement des ondes satellitaires a-t-elle été mesurée et quel est son impact sur les populations à court, moyen et long termes ?

Infrastructure de connectivité hors de contrôle

Contrairement aux infrastructures des opérateurs traditionnels, pour la première fois, le Sénégal fait face à une infrastructure de connectivité globale sans limite de couverture qui échappe totalement à son contrôle. Un réseau satellitaire est intrinsèquement conçu pour fonctionner indépendamment des législations et des limites géographiques des territoires. Théoriquement, il peut continuer à émettre sans entrave même en cas de litige ou de manquement grave.

Relativement à la vie privée, à la protection des personnes et des biens, un réseau satellite est à mesure de surveiller l’étendue de notre territoire national 24h/24 et 7j/7. Il peut géolocaliser et suivre n’importe quel objet situé sur n’importe quel point du territoire national. Les données sur le territoire, les personnes et les biens peuvent être collectées et remontées sans notre contrôle pour une exploitation à des fins diverses.

Rôles de l’Etat et du régulateur 

L’Etat et le Régulateur ont tous les leviers pour encadrer et bien gérer les pratiques dans le secteur afin d’éviter les dérives en fixant des termes de références et des clauses contractuelles favorables et protectrices de l’écosystème numérique et des acteurs nationaux ayant consentis des investissements lourds depuis plusieurs décennies.

L’Etat et le régulateur doivent également s’équiper en équipements et outils permettant d’assurer le monitoring et de brouiller le signal des satellites pour se prémunir de certains abus afin de préserver sa souveraineté en cas de force majeure.

Afin, l’Etat doit exiger le déploiement d’une ‘passerelle‘ ou ‘stationterrestre au Sénégal par Starlink afin de lui imposer à y faire transiter tout le trafic national.

En perspective, Starlink n’étant pas l’unique opérateur satellitaire, l’Etat doit dégager une stratégie d’ouverture du ciel sénégalais à d’autres acteurs pour diversifier les offres et disposer de plus de marges de manœuvre dans ce segment.

 

Par Arona DIALLO

Spécialiste en Réseaux et Services des Télécommunications et Infrastructures Datacenter et Gestion de Projet

aronadiallo@gmail.com

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