Par Dr Mor GASSAMA
Résumé exécutif.
En 2025, les arrivées de pirogues sénégalaises vers les Canaries ont chuté de 91 %, selon les autorités espagnoles. Un résultat impressionnant, obtenu presque entièrement par la voie sécuritaire : surveillance renforcée, coopération avec Madrid, interceptions en mer. Cette note défend une thèse simple : ce volet répressif, utile, ne suffira pas à lui seul dans la durée s’il n’est pas adossé à un second levier, économique celui-là, qui fait aujourd’hui défaut — un financement des jeunes assez massif et assez bien ciblé pour changer réellement le calcul qui pousse un jeune vers la pirogue. Le pays dispose déjà d’un outil de taille avec la DER/FJ ; le problème n’est pas son ampleur, mais son absence d’articulation avec l’objectif migratoire. Cinq pistes concrètes sont proposées ci-dessous.
1. Le constat : une baisse obtenue par la contrainte, pas par la dissuasion économique
Les chiffres de 2025 marquent une vraie rupture. Le ministère sénégalais de l’Intérieur annonce une baisse de 91 % des arrivées de pirogues vers l’Espagne ; côté espagnol, les statistiques confirment : 7 204 migrants subsahariens arrivés aux Canaries entre janvier et septembre 2025, contre 12 103 sur la même période un an plus tôt. Sur le terrain, la gendarmerie sénégalaise a recensé plus de 2 700 interpellations en 2025, déjoué 44 tentatives de départ et saisi 23 pirogues, dans le cadre de l’opération Djoko menée avec l’appui de la marine et de la police.
Mais cette amélioration tient presque entièrement au volet répressif et à la coopération bilatérale avec l’Espagne — symbolisée par la remise de moyens navals aux forces sénégalaises. Or on observe déjà un déplacement de la pression migratoire : la route s’est en partie reportée vers la Mauritanie, devenue le principal point de départ régional, et vers la Guinée. Le phénomène n’a donc pas reculé partout — il s’est en partie relocalisé, ce qui est assez logique pour une politique qui agit sur l’offre (le contrôle des départs) sans toucher à la demande de migration elle-même.
Le bilan humain, lui, reste lourd : selon l’observatoire Caminando Fronteras, 171 Sénégalais sont morts ou ont disparu sur la route Atlantique en 2025, sur un total de plus de 3 000 décès enregistrés tous pays confondus. Le secrétaire permanent du Comité interministériel de lutte contre la migration irrégulière (CILMI) ne dit pas autre chose lorsqu’il appelle à dépasser le seul volet sécuritaire pour offrir aux jeunes des alternatives économiques crédibles.
| −91 %
Baisse des arrivées de pirogues Sénégal-Espagne en 2025 (source : ministère de l’Intérieur) |
171
Sénégalais morts ou disparus sur la route Atlantique en 2025 (Caminando Fronteras) |
2 757
Migrants interpellés au Sénégal en 2025, dont 1 503 étrangers en transit (Gendarmerie nationale) |
2. Un outil déjà puissant, mais qui n’a pas été pensé pour ça
Avec la Délégation Générale à l’Entrepreneuriat Rapide des Femmes et des Jeunes (DER/FJ), le Sénégal s’est doté d’un instrument de financement d’une ampleur que peu de pays voisins peuvent revendiquer. En sept ans, l’institution a mobilisé plus de 203 milliards de FCFA, accompagné près de 302 000 initiatives et accordé plus de 666 000 crédits. Rien que sur juin 2024 – décembre 2025, 38,56 milliards de FCFA ont permis de financer plus de 48 000 nouveaux porteurs de projets ; le fonds dédié à la diaspora progresse lui aussi (1 milliard de FCFA pour 84 projets en 2024-2025, contre 667 millions pour 58 projets en 2022-2023).
Ce serait une erreur d’ignorer cet acquis, ou pire, de le dupliquer en créant un nouveau guichet parallèle. Le vrai problème est ailleurs : la DER/FJ ne s’est jamais donné d’objectif ni d’indicateur lié à la prévention migratoire, alors que son public — des jeunes de 18 à 35 ans cherchant un premier financement — recoupe largement le profil des candidats au départ. Le secteur des services capte l’essentiel des financements (33 187 bénéficiaires, 17,03 milliards de FCFA), ce qui ne colle pas forcément aux bassins d’émigration les plus actifs : la Gendarmerie nationale situe ceux-ci à Joal, Mbour, Kayar, Yenne et dans les îles du Saloum — des zones rurales et côtières où la pêche, plombée par la raréfaction de la ressource, ne fait plus vivre grand monde.
| Un signal positif à consolider : la migration circulaire
Le programme de migration circulaire Sénégal-Espagne, relancé en 2021, montre qu’une alternative légale et organisée peut redonner confiance aux candidats au départ : le taux de retour des participants est passé de 38 % en 2019 à 88 % en 2025. Autrement dit, une bonne partie de ceux qui envisagent l’émigration ne cherchent pas forcément à partir pour de bon — ils veulent un accès temporaire à un revenu et à une qualification. Une nuance qui mérite d’être prise au sérieux dans la conception des dispositifs de financement domestique. |
3. Cinq pistes pour un financement qui dissuade vraiment
Première piste : flécher une enveloppe sur les zones de départ.
La DER/FJ sait déjà faire du ciblage géographique — elle l’a fait à Louga en 2024, avec 268,5 millions de FCFA sur une enveloppe nationale de 5 milliards répartie entre les 14 régions. Rien n’empêche de reproduire l’exercice, mais cette fois en visant explicitement les départements où la Gendarmerie et le CILMI recensent le plus de départs : Mbour, Joal-Fadiouth, Kayar, Yenne, et les zones limitrophes de Mauritanie où se reportent désormais une partie des candidats sénégalais. Le maillage est déjà en place via les Pôles Emploi et Entrepreneuriat (PEEFJ), présents dans les 552 communes du pays — pas besoin d’une réforme institutionnelle pour s’y mettre.
Deuxième piste : miser sur la pêche et ce qui en découle.
La raréfaction du poisson est l’un des moteurs économiques bien documentés de l’émigration par pirogue dans ces régions côtières. Un volet de financement dédié — aquaculture, transformation et valorisation des produits de mer, mareyage structuré — aurait plus de sens que de continuer à soutenir une pêche artisanale en déclin. Le volet agricole existe déjà chez la DER/FJ ; il manque juste un accent plus marqué sur le maritime dans ces zones précises.
Troisième piste : faire le lien avec la migration circulaire.
Le programme de migration circulaire vers l’Espagne affiche un taux de retour de 88 % en 2025, contre seulement 38 % en 2019 — un signal qu’il ne faut pas négliger. On pourrait construire un pont entre les deux dispositifs : un travailleur saisonnier qui rentre d’Espagne pourrait réinvestir son épargne dans un projet DER/FJ préparé avant son départ, avec un accompagnement organisé à son retour. Plutôt que de laisser cette épargne sans débouché, on en ferait un capital de démarrage local.
Quatrième piste : se donner un indicateur de suivi qui parle de migration, pas seulement d’entrepreneuriat.
La DER/FJ communique volontiers sur son taux de réalisation (133 % sur ses objectifs de sensibilisation, par exemple) — mais rien, à ce jour, ne croise ses zones de financement avec les zones de départ recensées par le CILMI. Ce croisement serait pourtant simple à construire avec les données existantes, et donnerait à l’institution un argument concret face aux bailleurs qui suivent cette thématique de près.
Cinquième piste : aller chercher un cofinancement auprès des bailleurs.
L’Union européenne finance déjà très largement le volet sécuritaire de la lutte contre la migration irrégulière au Sénégal. Un volet économique fléché sur des zones de départ aussi précisément documentées rejoint directement ses priorités affichées — c’est un argumentaire de plaidoyer tout fait, et une piste réaliste pour muscler l’enveloppe DER/FJ sans peser sur le budget national.
4. Synthèse
| Recommandation | Acteur porteur | Horizon |
| Enveloppe DER/FJ fléchée sur les bassins de départ | DER/FJ, CILMI | Immédiat |
| Volet pêche / aquaculture / mareyage renforcé | DER/FJ, Ministère Pêche | Court terme |
| Passerelle migration circulaire → financement local | DER/FJ, Ministère Intérieur | Court à moyen terme |
| Indicateur de suivi croisé financement / migration | DER/FJ, CILMI | Immédiat |
| Plaidoyer cofinancement bailleurs (UE notamment) | État, DER/FJ | Moyen terme |
Le recul des départs en 2025 est une fenêtre, pas un acquis définitif. Il a été obtenu par la contrainte, dans un contexte où la route migratoire se déplace plus qu’elle ne disparaît. Sans un pilier économique à la hauteur du pilier sécuritaire actuel, rien ne dit que cette baisse tiendra une fois que les réseaux de passeurs auront fini d’ajuster leurs itinéraires — ils l’ont déjà fait vers la Mauritanie et la Guinée. Le Sénégal a la chance de disposer d’un instrument de financement déjà éprouvé à grande échelle. Reste à le recentrer, clairement, sur cet objectif qui dépasse largement le seul cadre national.
Économiste, spécialiste de l’économie du développement
Dakar, juin 2026
