De Fongolimbi à Dakar : pour un numérique qui n’oublie aucun Sénégalais

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Le New Deal Technologique promet 350 000 emplois d’ici 2034. Cette ambition restera lettre morte si l’électricité reste instable, si Internet reste cher et lointain, et si le secteur informel, qui fait vivre l’immense majorité des Sénégalais, reste à l’écart de la transformation numérique.

Imaginons une productrice de fonio à Fongolimbi, dans la région de Kédougou. Elle possède un téléphone. Elle sait qu’un acheteur de Dakar paierait mieux sa récolte. Mais le courant est intermittent, le réseau ne passe qu’au sommet d’une colline et le forfait Internet lui coûte une part démesurée de ses revenus. Pour elle, la « révolution numérique » est un discours qui se tient ailleurs. Cette femme n’est pas une exception. Elle ressemble à des millions de commerçants, d’artisans, de pêcheurs, de transporteurs et de jeunes diplômés qui font tourner l’économie du pays sans jamais apparaître dans les statistiques officielles. Si le Sénégal veut réussir sa transformation numérique, c’est d’abord à eux qu’il doit penser.

Pas de numérique sans électricité

C’est une évidence que l’on oublie trop souvent : aucune application, aucune plateforme, aucun service public en ligne ne fonctionne sans courant. Les écoles, les postes de santé, les marchés, les ateliers et les foyers ont besoin d’une énergie stable pour se connecter, recharger un téléphone ou faire tourner un ordinateur.

Le pays a fait des progrès remarquables : le taux d’électrification national avoisine 86 % en 2024, contre 62 % en 2015. Mais derrière cette moyenne se cache une fracture : près de 99 % en ville, à peine 70 % en milieu rural, et des milliers de localités encore privées de raccordement. L’État s’est fixé l’objectif de l’accès universel en 2029. Il faut tenir ce cap, et lier explicitement chaque projet numérique à un volet énergétique : mini-réseaux solaires, kits communautaires, solutions de recharge et de secours, maintenance locale.

Zones blanches, zones grises : la fracture invisible

Avoir « du réseau » ne suffit pas. Il existe encore des zones blanches, où aucune couverture fiable n’existe, et des zones grises, où le signal est si faible, si instable ou si coûteux qu’il ne permet ni de payer par mobile, ni de suivre une formation, ni de vendre en ligne. Ces zones se trouvent souvent dans les villages, les zones agricoles, pastorales et de pêche, sur les axes routiers et dans les marchés ruraux. Autrement dit, précisément là où le numérique pourrait le plus changer la vie des gens. Le lieu de naissance ne devrait jamais décider de l’accès d’un citoyen à Internet.

L’informel, cœur battant de l’économie

Le secteur informel n’est pas une marge de l’économie sénégalaise : il en est le centre. Il pèse environ 40 % du PIB, regroupe la quasi-totalité des entreprises et concerne plus de neuf travailleurs sur dix. Aucune stratégie d’emploi ou de développement numérique ne peut réussir en l’ignorant.

Or le numérique peut lui offrir ce qui lui manque le plus : de la visibilité, un accès direct aux clients, des paiements sécurisés et un historique d’activité. Cet historique, constitué au fil des transactions par mobile money, peut devenir une véritable carte d’identité économique, ouvrant la porte au microcrédit, à l’assurance et à la mutuelle de santé. Il éloigne aussi les petits entrepreneurs des prêteurs informels, souvent plus chers et moins sûrs.

Encore faut-il le faire dans la langue des gens. Des formations courtes en wolof, en pulaar, en sérère et dans les autres langues nationales, dispensées dans les mairies, les marchés et les maisons de jeunes, toucheront bien plus de monde que des plateformes conçues pour les seuls francophones diplômés.

L’intelligence artificielle pour accompagner, pas pour punir

La formalisation fait peur, parce qu’elle est trop souvent vécue comme une sanction : des impôts, des contrôles, de la paperasse. Il faut renverser cette logique. Formaliser, c’est protéger : donner accès à la protection sociale, au crédit, aux marchés publics, et à terme à une retraite.

L’intelligence artificielle peut accélérer ce mouvement, à condition d’être utilisée d’abord pour comprendre et orienter, et non pour surveiller. Un registre national des acteurs informels, alimenté par les mairies, les chambres de commerce, les coopératives et les déclarations volontaires, permettrait à l’État de savoir qui fait quoi, où, et avec quels besoins. Un guichet unique accessible depuis un simple téléphone, avec un assistant capable de répondre en langues nationales, permettrait à un artisan de s’enregistrer en quelques minutes plutôt qu’en plusieurs semaines. Ces outils devront bien sûr respecter strictement la protection des données personnelles : la confiance des citoyens en est la condition.

Ce que nous demandons à l’État

  1. Faire de l’énergie le socle du numérique. Tenir l’objectif d’accès universel à l’électricité en 2029, en priorisant les zones rurales, les marchés, les écoles et les centres de santé, et en misant sur le solaire.
  2. Éliminer les zones blanches et grises. Publier une cartographie nationale actualisée, créer un fonds de couverture universelle, renforcer les obligations de service universel des opérateurs et encourager le partage d’infrastructures.
  3. Rendre Internet abordable. Instaurer des tarifs sociaux pour les zones rurales, les étudiants, les jeunes entrepreneurs et les acteurs de l’informel, et ouvrir des espaces numériques publics dans chaque commune.
  4. Simplifier radicalement la formalisation. Créer un statut simplifié de micro-entrepreneur, un guichet numérique unique et une fiscalité progressive, avec des taux réduits pour les nouvelles unités formelles.
  5. Rendre des comptes chaque année. Publier un tableau de bord public : couverture réseau, qualité du service, coût d’Internet, unités formalisées, emplois créés.

Un rendez-vous à ne pas manquer

Le New Deal Technologique fixe un cap ambitieux : 350 000 emplois directs et indirects, 100 000 diplômés du numérique et 500 startups labellisées d’ici 2034. Ces emplois ne viendront pas seulement des grandes entreprises technologiques de Dakar. Ils viendront aussi de la digitalisation des activités populaires qui font vivre le pays : le commerce, l’agriculture, la pêche, le transport, l’artisanat, les services à domicile.

Cette transformation ne peut pas reposer sur le seul État. Les collectivités locales, les opérateurs, les partenaires au développement, les organisations professionnelles, les femmes et les jeunes doivent y prendre toute leur place. Et chaque citoyen peut, à son échelle, exiger des comptes et s’approprier ces outils. Le Sénégal a rendez-vous avec son avenir numérique. Faisons en sorte que la productrice de Fongolimbi y soit invitée au même titre que l’entrepreneur de Dakar. Le numérique doit devenir un droit, pas un privilège.

Tamsir Amadou BA

Ingénieur Réseaux et Télécom

 

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