Quand la banque freine l’économie réelle

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Tribune d’alerte adressée à Monsieur Jean-Claude Kassi Brou, Gouverneur de la BCEAO, et à Monsieur Cheikh Diba, Ministre de l’Économie, des Finances et du Plan

Par Xavier Diatta, Directeur Général de CASA INDUSTRIES SA (Ziguinchor)

Monsieur le Gouverneur, Monsieur le Ministre, Nous parlons beaucoup de souveraineté économique, de transformation locale, de conquête des marchés extérieurs.  Nous avons raison. Mais il est un frein dont on parle peu, parce qu’il ne fait pas de bruit : la lenteur avec laquelle nos banques traitent les opérations les plus ordinaires du commerce extérieur.  Je vous écris en opérateur, depuis une usine de transformation d’anacarde en Casamance, pour tirer la sonnette d’alarme. Quinze jours pour un virement?! Aujourd’hui, un opérateur sénégalais peut attendre plus de 15 jours pour qu’une banque exécute un paiement à l’import ou pour rapatriement d’un bien ou matériel d’une exportation.

Quinze jours pour une opération que nos partenaires étrangers règlent en vingt-quatre ou quarante-huit heures. Le scénario est connu de tous les chefs d’entreprise. Le dossier est déposé complet. Le chargé de clientèle est absent : il suit une formation, en ligne ou en présentiel hors de la banque.  Personne ne le remplace. Au retour, une nouvelle pièce est demandée, qui ne figurait pas dans la première liste.  Puis l’outil informatique bloque, et l’agent ne sait pas comment le débloquer.

Le dossier remonte, redescend, attend.  Pendant ce temps, l’horloge tourne chez le fournisseur et chez le client. Que l’on me comprenne bien : la sécurité des opérations est indispensable.  La lutte contre le blanchiment, la traçabilité des flux, le contrôle de la domiciliation et du rapatriement des devises protègent notre monnaie commune et la réputation de notre place financière.

La réglementation des relations financières extérieures de l’UEMOA a d’ailleurs été refondue : le règlement n°06/2024/CM/UEMOA remplace désormais le règlement n°09/2010.  Personne ne conteste ces exigences.  Ce qui pose problème, ce n’est pas la règle. C’est la manière dont elle est appliquée dans chaque banque.

Quatre causes que l’on peut corriger

La formation des agents.  Trop d’agents chargés du commerce extérieur ne maîtrisent ni les textes qu’ils appliquent ni les outils qu’ils utilisent.  Faute d’assurance, ils multiplient les demandes de pièces et font remonter des dossiers simples.  Et paradoxalement, les formations nécessaires se déroulent sur le temps de service, sans relève au poste de décisions.

L’organisation?!

Un dossier repose souvent sur un seul agent. S’il est absent, tout s’arrête.  Il n’y a ni suppléant désigné, ni délai interne de traitement, ni numéro de suivi permettant au client de savoir où en est son opération.  Chaque banque, parfois chaque agence, a sa propre liste de pièces exigées. Les outils. Les plateformes de gestion sont déployées sans que les utilisateurs soient pleinement formés.  La dématérialisation, qui devrait accélérer le traitement, ajoute parfois une étape au lieu d’en supprimer une.

Des exigences de change incohérentes!!!

Il arrive qu’une banque exige qu’une facture libellée dans une devise étrangère soit convertie dans une autre, sans tenir compte des implications de change.  Or la devise de facturation est un élément du contrat, négocié avec le partenaire étranger.

La modifier impose à l’opérateur une double conversion, des frais supplémentaires et un risque de change qu’il n’avait pas pris.  Le fournisseur, lui, attend d’être payé dans la monnaie convenue : tout écart devient un litige commercial. Ce que cela coûte à l’économie. Ces retards ne sont pas de simples désagréments administratifs.  Ils ont un prix, et c’est l’opérateur qui le paie :

• des pénalités de retard facturées par les fournisseurs étrangers lorsque le paiement n’arrive pas à l’échéance convenue ;

• des marchandises bloquées au port, avec des frais de magasinage et de surestaries qui s’accumulent, un calendrier perturbé.

• des conflits avec nos partenaires à l’étranger, qui doutent de notre sérieux et finissent par exiger des paiements d’avance, voire par se tourner vers des concurrents d’autres pays ;

• une trésorerie immobilisée, alors que nos PME et nos industries de transformation sont déjà sous-capitalisées ;

• des pertes de change lorsque la banque impose une conversion de la facture dans une autre devise que celle du contrat. Au bout du compte, c’est la compétitivité de toute une économie qui s’érode.  Pour une entreprise qui transforme localement une matière première et veut vendre à l’export, une semaine perdue peut suffire à faire échouer une commande.  On ne bâtit pas une économie exportatrice avec un système bancaire qui fonctionne au ralenti ou carrément défaillante.

Nos propositions

Je soumets à votre attention sept mesures concrètes, qui ne remettent en cause aucune exigence de sécurité.

1. Un délai maximal de traitement opposable. Fixer par instruction un délai, par exemple 48 à 72 heures ouvrées, pour la domiciliation et l’exécution d’un transfert dès lors que le dossier est complet.  D’autres banques centrales le font déjà : la Banque d’Algérie impose ainsi un délai de 48 heures aux banques pour la domiciliation des exportations.

2. La publication d’indicateurs de performance. Que la BCEAO publie, banque par banque, les délais moyens de traitement des opérations avec l’extérieur. La transparence est le meilleur aiguillon.

3. Une liste unique et publique des pièces exigées, harmonisée pour toutes les banques de l’Union, afin de mettre fin aux demandes successives et aux interprétations locales.

4. La continuité du service. Exiger de chaque banque un suppléant désigné pour chaque portefeuille commerce extérieur, et organiser les formations sans dégarnir les guichets.

5. Une certification des agents du commerce extérieur, sur les textes du nouveau règlement et sur les outils, avant toute affectation à ce poste.

6. Un cadre de concertation et de recours. Réunir régulièrement la BCEAO, le Ministère, l’association professionnelle des banques et les organisations d’opérateurs économiques, et doter les entreprises d’un canal de réclamation rapide lorsque les délais ne sont pas tenus.

7. Le respect de la devise de facturation. Rappeler aux banques que le règlement s’effectue dans la monnaie fixée par le contrat commercial, sauf demande expresse du client, et qu’aucune conversion ne peut lui être imposée sans qu’il en mesure le coût.

Conclusion

Monsieur le Gouverneur, Monsieur le Ministre, le Sénégal s’est engagé dans un effort de redressement qui demande aux entreprises de produire plus, de transformer davantage et d’exporter mieux. Cet effort ne peut pas réussir si le dernier maillon de la chaîne, celui qui fait circuler l’argent, reste le plus lent. La sécurité et la célérité ne s’opposent pas. Elles relèvent toutes deux de la qualité du service.  Je forme le vœu que cette alerte soit entendue comme elle est écrite : non comme une plainte, mais comme une contribution d’opérateur à la performance de notre économie.

Veuillez agréer, Monsieur le Gouverneur, Monsieur le Ministre, l’expression de ma haute considération.

Xavier Diatta Directeur Général, CASA INDUSTRIES SA Ziguinchor, Sénégal

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