Bassirou Diomaye Faye : les paradoxes d’une stratégie politique en clair-obscur

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Par ELIASSE BASSENE

La séquence politique qui oppose actuellement le président Bassirou Diomaye Faye à son Premier ministre Ousmane Sonko, met en lumière une série d’ambiguïté qui interrogent la cohérence interne du pouvoir et les ressorts véritables de la stratégie présidentielle. La rencontre du chef de l’Etat avec le bureau politique du Pastef n’a pas dissipé les doutes : elle les a plutôt intensifiées en dévoilant les contradictions contenues dans la communication du président et dans sa recomposition politique en cours.

Un président « simple militant » qui outrepasse son propre cadre partisan

En rappelant qu’il reste dans le parti, Bassirou Diomaye Faye semble vouloir signifier une neutralité institutionnelle, comme pour marquer une distance avec les enjeux partisans. Mais cette posture se heurte frontalement à ses actes. Il affirme en effet avoir désigné personnellement Madame Aminata « Mimi » Touré pour structurer la coalition « Diomaye président ». Une coalition qu’il revendique avoir construite lui-même, hors du cadre organique du Pastef. Cette initiative entre en contradiction flagrante avec le choix opéré par Ousmane Sonko, président du parti, qui avait jeté son dévolu sur Madame Aida Mbodj pour la même fonction.

Un double choix pour une seule coalition : la dissonance est manifeste. Ce paradoxe fait apparaître un président qui, tout en se présentant comme un membre ordinaire du Pastef, agit en réalité comme un chef de parti autonome, s’octroyant une prérogative de structuration politique que la logique partisane ne lui confère pas. Dès lors, une question fondamentale s’impose : comment un président de la République, revendiquant un statut de simple militant, peut-il imposer l’architecture d’une coalition politique sans tenir compte de la position officielle du parti dont il se réclame ? Ce décalage dévoile ce qui pourrait être l’un des axes majeurs de la stratégie politique du président : s’émanciper progressivement de l’ombre de Sonko en constituant un appareil politique parallèle, capable de fonctionner en dehors du Pastef.

Une coalition énigmatique, menée par d’anciens adversaires

La coalition « Diomaye président », loin de s’appuyer sur une matrice idéologique du Pastef, agrège une constellation de personnalités qui, jusqu’à un passé récent, appartenaient aux rangs mêmes du système que Sonko, Diomaye et le Pastef combattaient rageusement dénonçaient avec vigueur lorsqu’ils étaient dans l’opposition. Cette recomposition soulève un questionnement profond : quelle est la ligne idéologique de cette coalition ? Assiste-t-on à une absorption progressive des figures de l’ancien régime ? S’agit-il d’une coalition de soutien au président ou d’un instrument d’affaiblissement de Sonko et du Pastef ?

Ce déplacement du centre de gravité politique, laisse penser que la coalition « Diomaye président » n’est pas une simple plateforme électorale : elle pourrait constituer une architecture alternative de pouvoir, bâtie pour concurrencer ou neutraliser l’influence d’Ousmane Sonko dans la majorité. Ainsi, derrière le discours de fidélité partisane, se dessinerait une entreprise méthodique de redéfinition du leadership au sein du camp souverainiste.

Le Rapport de l’IGE : une tentative de délégitimation institutionnelle ?

L’une des contradictions les plus marquantes du discours du président Diomaye, concerne la défense implicite apportée à Mimi Touré, épinglée dans un rapport de l’Inspection Générale d’Etat ( IGE). Le président Diomaye affirme que ce rapport a été « commandité » par l’ancien président Macky Sall, laissant entendre l’existence d’une manipulation politique. Ce discours soulève trois incohérences majeures : l’IGE ne dépend pas d’un président : elle dépend de l’Etat. La présentation du rapport comme une manœuvre de Macky Sall revient à délégitimer un organe de contrôle constitutionnellement chargé d’assurer la régularité et la gestion publique. Une telle posture amoindrie la crédibilité d’une institution républicaine dont l’indépendance a toujours été un point d’honneur.

Le rapport est achevé, pas en « vérification »

En déclarant « on verra », le président laisse entendre l’existence d’un processus d’examen complémentaire qui n’existe pas. Le rapport est définitif, complet, et n’est pas soumis à une contre-expertise politique. Plutôt que d’évaluer les faits, les chiffres et les responsabilités évoqués dans le rapport, le chef de l’Etat se concentre sur l’identité supposée du « commanditaire ». Cettestratégie rhétorique opère un glissement du terrain institutionnel vers un terrain purement politique, afin d’éviter de se prononcer clairement. A ce niveau, une analyse s’impose : le président semble vouloir réhabiliter Mimi Touré dans sa coalition naissante, quitte à fragiliser symboliquement une institution clé du contrôle de l’action publique.

Le cas Abdourahmane Diouf : la rhétorique du « travail en cours »

La même logique s’observe dans l’affaire des soupçons de surfacturation relatifs à Abdourahmane Diouf. Là encore, le président évoque des « vérifications en cours », alors que la documentation disponible était déjà largement établie.

Cette manière de gagner du temps traduit une volonté apparente d’éviter, pour l’instant, toute clarification compromettante pour les figures centrales de sa propre coalition. Ce choix discursif donne une impression de dilatoire, voire de stratégie de contournement, comme si le président cherchait à achever d’abord la consolidation de son appareil politique avant d’assumer publiquement une rupture avec Ousmane Sonko.

En définitive, l’ensemble des prises de position et des non-dits du président Bassirou Diomaye Faye, laisse entrevoir une réalité plus complexe que le discours officiel de fidélité au Pastef. Sa stratégie semble articulée autour de deux axes contradictoires : maintenir l’apparence d’une loyauté politique au Pastef et à Ousmane Sonko, afin d’éviter une confrontation frontale prématurée. Et construire progressivement un appareil politique autonome, doté de ses propres figures, de sa propre coalition et de ses propres priorités.

Ce double mouvement crée une zone d’incertitude, révélatrice d’un moment de transition : celui où le leadership réel du camp souverainiste est en train de se redéfinir. Le président Diomaye Faye est-il en train d’opérer une émancipation silencieuse vis-à-vis de Sonko ? Ou assiste-t-on à une recomposition interne qui mènera à une rupture assumée entre le président, son parti et son Premier ministre ? Ce qui est sûr, c’est que la communication présidentielle actuelle, faite de demi-mots, de «vérifications» indéfinies et de coalitions parallèles, projette l’image d’un pouvoir en quête de ligne directrice, et d’un président en train de redessiner, pas à pas, les contours de son propre champ politique.

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