DR BABO AMADOU BA, DIRECTEUR GENERAL DE 3FPT : «La meilleure façon de réduire la dette, c’est de diminuer le déficit»

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WalfQuotidienLe Sénégal doit rembourser 746 milliards en mars. Sur quoi vous fondez-vous pour dire que le pays ne sera pas en défaut?

Dr Babo Amadou BA: Le besoin de financement de l’Etat pour l’année 2026 s’élève 6 075 milliards. Ce besoin est déterminé par deux tableaux. Le tableau des opérations budgétaires qui permet de déterminer le déficit à partir de la différence entre les recettes et les dépenses. Ce qui a fait ressortir un déficit budgétaire de 1 245 milliards. Ensuite, il y a le tableau des opérations de trésorerie qui détermine les ressources dont l’Etat aura besoin pour couvrir certaines dettes. Le besoin de financement pour 2026 s’établit à 6 075,2 milliards de francs Cfa. Il est principalement composé de l’amortissement de la dette qui atteint 4 307,4 milliards, le financement du déficit budgétaire global pour 1 245 milliards, l’apurement d’arriérés intérieurs évalué à 300 milliards, les emprunts rétrocédés prévus à 172,80 milliards et la couverture du déficit OPEX pour 50,0 milliards. Le service de la dette de 2026 est composé de l’amortissement de la dette (le principal) qui est de 4 307 milliards plus les intérêts et commissions qui s’élèvent 1 190 milliards. Ce qui donne un total de 5 497 milliards. C’est cette somme que l’Etat a étalée sur les 12 mois dans un tableau plan de trésorerie. Rien que pour le mois de mars, nous allons payer 746 milliards (dont 509 de dette extérieure).

Une partie de la dette extérieure concerne principalement les Eurobonds. Actuellement, en actif, nous avons l’Eurobond de 2017, 2018, 2021 et 2024. Pour ce qui concerne l’Eurobond de 2018, l’Etat avait emprunté 2,2 millions d’euros en deux parties. Un million d’euros avec une maturité de 10 ans et un taux de 4,75 % et 1,2 million d’euros pour une maturité de 30 ans avec un taux de 6,75 %.  Pour la maturité de 10 ans, le payement du principal s’effectue en trois tranches (2026, 2027, 2028). Remboursement du principal 333 millions et le paiement des intérêts 47,5 millions d’euros. Ce qui donne un total de 380 millions d’euros, soit près de 250 milliards. L’Etat a déjà mobilisé sur le marché financier entre janvier et mars. C’est pourquoi je dis que l’Etat ne fera pas défaut. Pour qu’il ait défaut, il faut que l’Etat soit en surendettement élevé. Le Fmi et la Banque mondiale ont mis en place un outil appelé analyse de la viabilité de la dette qui calcule le ratio de solvabilité et de liquidité pour voir si votre surendettement est élevé, modéré ou faible. Et notre surendettement n’est pas élevé.

Pourtant l’endettement est très élevé : 119 % du Pib.

Quand on ajoute le secteur parapublic, on est à 132 %. On parle de 119 % pour l’administration centrale. Deux éléments peuvent permettre d’ajuster à la baisse ce taux. Est-ce que les gens savent qu’on a fait le rebasing pour calculer le Pib? Il consiste à changer l’année de base de calcul de notre richesse afin d’intégrer d’autres activités dans les comptes nationaux (transport informel, auto-construction, production de pétrole et gaz, hydraulique rural, etc). Et le calcul que l’Ansd a fait pour 2021-2022, le Pib a augmenté de 10 %. Si cette tendance continue, on va passer de 119 % à 109 %. Ensuite sur les 109 %, on enlève la dette cachée, on sera en dessous de 100 %.

Mais cette dette cachée a servi peut-être à financer des programmes.

Quel programme cet argent a servi à financer ? Quand on parle de budget, les dépenses sont classées. La catégorie 1, c’est pour tout ce qui est intérêts, commissions, etc. La catégorie 2, c’est pour payer les salaires. La catégorie 3, c’est l’acquisition de biens et de services. La catégorie 4, c’est le transfert courant. La catégorie 5, ce sont les investissements de l’Etat. La catégorie 6, les investissements menés par d’autres structures étatiques.

On ne peut pas violer une loi parce que le règlement général sur la comptabilité publique, dans son article 133, stipule qu’«aucune dette de l’Etat ne peut être contractée que si elle est autorisée par l’Assemblée nationale». Et si l’argent est caché, personne ne saura où les 7 600 milliards ont été investis parce qu’on ne l’a pas tracé. Puisque cet argent n’est jamais passé dans la LFI, personne ne peut dire où l’argent est mis.

J’imagine que l’Etat va s’endetter pour payer la dette de mars ?  

C’est le principe en finance publique. Chaque fois qu’il y a un déficit, on s’endette. Une maîtrise de la dette passe par une maîtrise du déficit. En 2025 le déficit était de 1 600 milliards. Lorsqu’on a introduit la dette cachée, rien que pour l’intérêt de la dette, on a une hausse de 125 milliards. Entre 2025 et 2026, on est passé à un déficit de 1 695 milliards dans la LFR à 1 245 milliards. Ce qui signifie que cette année on va emprunter moins. L’année suivante, on sera à 1 000 milliards. La meilleure solution de diminuer la dette, c’est de diminuer le déficit.

L’Etat cherche encore 200 milliards de francs. Ne craignez-vous pas l’effet d’éviction ?

Oui, on peut craindre un effet d’éviction (Etat aspire les ressources au détriment du privé), si la levée de 200 milliards intervient dans un contexte de liquidité tendue et si les banques en portent la majorité, car elles arbitrent souvent entre «prêter au privé» et «placer en titres publics». Cela dit, l’effet n’est pas automatique : si l’opération est étalée, si les maturités sont bien calibrées, si la Bceao maintient des conditions de liquidité et si la demande vient aussi d’investisseurs non bancaires, l’impact sur le crédit privé peut rester contenu. Donc il n’y aura pas d’effet d’éviction car nous avons d’une part le marché monétaire et d’autre part le marché des titres publics. Avant, c’est la Bceao qui prêtait aux Etats à hauteur de 20 % de leurs recettes pour couvrir les déficits. Mais cela s’est arrêté en 1999 avec l’avènement de l’euro.

En 2001, la Bceao a créé le marché de titres publics et en 2013 l’agence Uemoa-titres. C’est une bouffée d’oxygène. Chaque mois, chaque pays exprime ses besoins sous forme d’appel d’offres que l’on appelle aussi placement par adjudication. Pour l’année 2026, le Sénégal souhaite lever 4 132 milliards de francs dont 1 200 milliards par appels publics à l’épargne et 2 752 milliards par appel d’offres, adjudications et 180 milliards par Sukuk.  

Le risque d’éviction existe, mais cela dépend de 4 facteurs : l’état de liquidité bancaire et le refinancement auprès de la Bceao, la maturité et les coûts de l’émission, la contraction des souscripteurs. Il n’y aura jamais effet d’éviction d’abord parce qu’il y a le marché de titres publics et le marché monétaire. Les interventions de la Bceao portent sur les opérations d’open market et les refinancements sur les guichets permanents. Pour les open market le taux est de 3,25 % et au guichet permanent à 4,25 %. Les banques empruntent au niveau de la Bceao pour prêter aux Etats.

Est-ce que la récurrence des emprunts au niveau de l’Uemoa ne va pas augmenter les taux d’intérêt, d’une part, et d’autre part, réduire la maturité du crédit?

La maturité ne va pas baisser. Les taux d’intérêt ne vont pas augmenter. Dans le marché des titres publics, les maturités sont fixes. Lorsqu’on émet une obligation du trésor, elle coûte 10 000 francs. Quand tu finances des projets, tu fais un emprunt obligataire. Et là, il y a 5 maturités : 3 ans, 5 ans, 7 ans, 10 ans, 15 ans. Les maturités sont déjà fixées. Pour le dernier APE, le Sénégal a placé 40 milliards pour 3 ans, 75 milliards pour 5 ans, 50 milliards pour 7 ans et 35 milliards pour 10 ans.

Et pour les taux d’intérêt ?

Les taux d’intérêt n’augmentent pas parce qu’ils sont encadrés par la Bceao. Quand tu veux prêter une somme d’argent, tu ne dois pas dépasser le taux directeur augmenté de 2 points. Les gens se refinancent auprès de la Bceao, le open market. Ils empruntent autour de 3,25 %, si on met 2 points, c’est 5,25 %. Les gens qui empruntent au niveau des guichets permanents, c’est 5,25 % plus 2 points donc 7,25 %.

Mais ailleurs c’est moins cher, n’est-ce-pas?

Tout dépend du contexte mondial. L’eurobond de 2024 a été emprunté à un taux de 7,75 %. Celui de 2021, 5,75 %. Celui de 2018 qu’on doit payer, c’est 6,75 % et 4,75 %. Nos premiers eurobonds de 2009 et 2011 ont été financés entre 9 % et 8,75 %. Et quand on fait un emprunt à l’étranger, il y a trois types de créanciers. Si c’est un emprunt multilatéral, c’est le Fmi et la Banque mondiale. A ce niveau la confessionnalité de la dette dépend de trois variables : le taux d’intérêt compris souvent entre 0 et 1,5 %. La maturité est entre 30 et 50 ans. Et enfin le délai de grâce. Pour que le Fmi classe ton emprunt comme étant concessionnel, il faut que l’élément de don dépasse les 35 %. C’est comme si on se disait que je te prête 100 000 et que tu ne me rembourses que mes 65 000. La dette bilatérale est semi-concessionnelle. Et les intérêts varient entre 1, 2, et 3 %. La durée est de 20 ans. La dette commerciale n’est pas concessionnelle. Maintenant, si c’est un bon du trésor (instrument de gestion de trésorerie), il coûte 1 million de francs. Il sert à combler les recettes et les dépenses. Et il ne dépasse pas 2 ans.

Mais l’absence d’accord avec le Fmi pénalise le Sénégal ?

Oui l’absence d’un accord pourrait pénaliser, mais l’ampleur de la pénalité dépend du contexte (accès au marché régional, gestion de la trésorerie, trajectoire budgétaire). A ce niveau le PRES a été une bonne réponse. Les emprunts que l’on fait au niveau du Fmi, ce sont des emprunts- programmes. C’est le Fmi qui fixe le montant, le calendrier de décaissement et le programme. Est-ce que le programme que le Fmi veut financer est notre priorité ? Par contre un accord peut être perçu par les autres bailleurs comme une garantie.

Il faut aussi rappeler que le Sénégal est membre du Fmi depuis le 28 septembre 1963. Et à ce titre il a une quote-part. Et l’unité de change de la monnaie du Fmi, c’est le Dts. Le Sénégal a 323,6 millions de Dts soit environ 250 milliards. Donc, chaque année, le pays peut emprunter une somme équivalente à ses Dts. J’aimerais bien avoir les 1,093 milliard du Fmi, mais à condition que le programme soit une priorité du Sénégal.

Mais depuis que Pastef est au pouvoir, le Sénégal n’a pas signé d’accord avec le Fmi

C’est un mal pour un bien. Il fallait qu’on fasse l’assainissement de nos finances publiques. L’Etat a mis en place le PRES pour un financement endogène. C’était la réponse qu’il fallait donner. Rien que pour l’année 2026, on a mobilisé dans la LFI 763 milliards, dont 702 milliards de recettes fiscales et 59 milliards de recettes non fiscales.

Mais avec le PRES, le gouvernement fait les poches aux Sénégalais

C’est le discours de l’opposition. Au-delà du PRES, c’est la notion de souveraineté qui est la capacité d’un Etat à définir librement ses choix économiques, sans dépendance excessive vis-à-vis de l’étranger. Le financement endogène comporte l’Appel public à l’épargne, la promotion du secteur bancaire nationale, la renégociation des contrats, etc. Mais quelle que soit la politique que l’Etat va mettre en place, certains ne seront jamais d’accord et c’est cela la démocratie. Nous qui avons voté pour Diomaye-Sonko, c’est avec un réel plaisir que nous payons les 1 %. Celui qui est mécontent de cette taxe, c’est celui qui n’a jamais adhéré à notre politique.

Pourquoi Pastef est contre la restructuration de la dette ?

Le ministre des Finances et du Budget a dit que le gouvernement est déjà dans la gestion active. La restructuration, c’est un malade qui a atteint un niveau critique. Il faut rapidement l’opérer, parce qu’il est entre la vie et la mort. Et cette opération-là, va laisser des séquelles. Par contre, la gestion active, c’est quelqu’un qui est en bonne santé et qui va voir son médecin pour un bilan pour être plus en bonne santé. Pour faire une restructuration, il faut commencer par faire un diagnostic. Est-ce que la dette est soutenable ou pas ? On a payé en janvier. On va payer février. Et l’argent est en place pour le mois de mars. La dette, bien qu’élevée, reste soutenable.

Restructurer c’est renégocier des conditions initiales d’un prêt avec des créanciers différents (multilatéraux, bilatéraux et privés). Par exemple, la France, à travers l’AFD proposait un Contrat de désendettement et de développement. Si un pays est incapable de rembourser son prêt, elle te propose de l’investir dans un projet exécuté par une entreprise française. Avec les bailleurs bilatéraux comme les Etats et les agences, tu peux négocier parce qu’ils sont souvent dans le G20 ou le club de Paris. Le plus difficile, ce sont les créanciers privés. Si on prend les eurobonds qui sont émis par des centaines de milliers de personnes à travers le monde, impossible de négocier avec tout le monde mais juste avec un comité de créanciers. L’outil principal c’est l’échange d’obligation avec souvent des haircut. Lorsque vous annoncez la restructuration, les fonds vautours vont voir les créanciers et leur proposent d’acheter les obligations en décote. Une fois qu’ils les achètent, les fonds vautours refusent les haircut et t’obligent à payer les montants à 100 %. Et bonjour les procès.

Est-ce que la mitigation est une solution ?

Oui, lorsqu’un emprunt est risqué, il faut mettre en place des actions de mitigation. Quand tu empruntes, le premier risque, c’est le taux de change. Quand on prend notre dette, les 68 % c’est une dette extérieure, dont les 40 % en dollars. Chaque fois que le coût du dollar augmente, ta dette augmente et devient plus chère. On dit maintenant, il faut qu’on diminue le maximum possible nos emprunts en dollar et aller vers le franc Cfa. Voilà la première action de mitigation. Deuxième action de mitigation, c’est par rapport au risque de taux. Parmi notre stock de dette, il y a des taux fixes et des taux variables à 20 %.

Est-ce que le déficit peut baisser si l’Etat ne réduit pas son train de vie?

L’Etat peut baisser son train de vie, et l’argent économisé peut être utilisé vers d’autres catégories de dépenses. Dans ce cas, le déficit reste inchangé. Souvent les gens font focus sur les salaires des Directeurs généraux et consorts, cela te fera peut-être une économie d’un milliard. Pour avoir un impact réel sur l’économie, ce sont des réformes que l’Etat va mettre en place. On s’est engagé sur plusieurs réformes. Nous avons noté la volonté des autorités.

«L’Etat, à travers le MEFPT s’est engagé à orienter au moins d’ici 2030, 30 % des sortants dans la formation professionnelle».

 

L’essentiel des élèves et étudiants sont dans les filières littéraires. Que fait le 3FPT pour changer la donne ?

Effectivement, si on prend l’Ucad, environ 60 % des étudiants sont en lettres. Tout le monde ne peut pas et ne doit pas aller à l’université. L’avantage de la formation professionnelle est qu’elle est technique, pratique et les sortants sont directement opérationnels. Le 3FPT finance les CPS, les CAP, les BP, les BT, les BTS, plus les licences professionnelles.

Normalement la main d’œuvre d’un pays doit avoir une forme pyramidale : plus d’ouvriers que de techniciens, plus de techniciens que de techniciens supérieurs, plus de techniciens supérieurs que de cadres, etc. Les formations de courte durée sont avantageuses. Celui qui veut être plombier fait un certificat professionnel de spécialisation qui dure 3 à 6 mois. 96,4 % de l’activité sont informels. L’artisanat qui représente 60 % est composé de 8 branches, 40 cours de métier et 150 métiers. Ces gens n’ont pas besoin de longues études pour exercer leur métier. C’est ce changement de paradigme qu’il faut faire. L’Etat s’est engagé à orienter au moins d’ici à 2030, 30 % des sortants dans la formation professionnelle. Le diagnostic de l’emploi et du marché du travail montre que le taux de chômage est de 21,6 % soit 1 362 000 chômeurs. Lorsqu’on a fait le classement entre les non-instruits, ceux qui se sont arrêtés au niveau primaire, au niveau secondaire et au niveau supérieur, le taux de chômage est plus élevé chez ces derniers. Il faut réformer le capital humain, miser beaucoup sur la formation professionnelle et technique parce que c’est pratique et directement utilisable. Ce gouvernement fait beaucoup d’efforts parce qu’il sait l’importance de la formation.

Former c’est bien, mais est-ce qu’il y a assez d’entreprises pour absorber la demande ?

C’est là où il faut un changement de paradigme. Je dis que l’emploi n’est pas une variable économique. C’est une politique publique. La formation ne doit pas être alignée seulement aux besoins des entreprises, mais elle doit créer de nouvelles compétences pour transformer l’économie. Parmi les jeunes diplômés, une partie sera prise par les entreprises, mais il y a d’autres niches comme les emplois verts, l’artisanat, etc. L’Etat ne doit pas jouer un rôle facilitateur, mais de catalyseur pour soutenir activement des secteurs stratégiques. C’est ce changement-là que nous allons apporter.

Avez-vous un volet entrepreneurial pour les préparer à s’auto-employer ?

Il y a mieux. Je viens de promouvoir le Projet de formation insertion [Pfi]. C’est un contrat tripartite entre une entreprise, une école de formation et le 3FPT. Je prends un exemple concret qu’on a fait récemment. Le président avait demandé que les chaussures des militaires soient confectionnées au Sénégal. Une entreprise s’est implantée à Diamniadio. Il fallait des compétences. On a signé une convention avec elle pour former 383 jeunes qui seront recrutés, à l’issue de la formation. L’Etat doit promouvoir la formation duale. C’est la méthode 80-20. 80 % se passent au niveau de l’entreprise et 20 % dans l’établissement.

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