C’est un homme du sérail. Ancien dirigeant estudiantin, l’actuel directeur général du Centre des œuvres universitaires de Dakar [Coud] est dans son milieu naturel et il tente d’imprimer sa marque. Dans cet entretien accordé à WalfQuotidien et réalisé mercredi dernier, avant la grève des étudiants à propos des bourses, Dr Ndéné Mbodj revient sur la gestion délicate de cette «ville» qui compte plus de 100 mille étudiants dont 35 mille environ dorment dans un campus social initialement prévu pour 4 mille étudiants.
WalfQuotidien : Vous avez été nommé directeur en mai 2024. Comment avez-vous trouvé la gestion du Centre des œuvres universitaires ?
Dr Ndéné MBODJ : En mai prochain, je vais faire ici deux ans. Au sujet de la situation que j’ai trouvée au Coud, c’est à l’image de tout ce qui traduit la nécessité de la notion de réforme et de redressement dans le pays. Quand on parle de réforme et de redressement dans un pays, cela veut dire que sur beaucoup de choses, ça ne marche pas du tout. J’ai trouvé vraiment des choses qui ne marchaient pas du tout ici. J’ai trouvé un Coud à problèmes. Au niveau de l’hébergement, il y avait beaucoup de problèmes. Beaucoup d’achats de conscience autour des lits, des codifications et des chambres. Au niveau des ressources humaines, il y a eu des gens qui ne travaillaient pas, certains étaient recrutés à ne rien faire, d’autres ne venaient jamais ou qui étaient même inconnus du Coud. J’ai trouvé une masse salariale énorme.
Elle était de combien cette masse salariale ?
Elle tournait autour de 1,7 milliard de francs Cfa. Aujourd’hui, elle a beaucoup chuté. Il y avait quelque chose d’incontrôlable. Il fallait changer les choses, parce que le chef du département des ressources humaines est resté longtemps presque à ne rien faire. Parce qu’il est invalide ou malade, je ne sais pas. Il a fallu tout réorganiser pour identifier chacun. Au niveau de la communication aussi, il y avait une flotte téléphonique qui dépassait l’entendement. Elle est passée de 108 à 28 numéros de téléphone, soit un bénéfice de 1 676 012 francs Cfa.
La convention avec la presse est une très bonne chose. Elle permet de communiquer parce que les citoyens ont droit à l’information. Mais il y a un problème quand on me dit qu’on a 24 conventions avec la presse, avec une certaine presse qui n’existe même pas. Beaucoup de prestataires étaient introuvables parce que n’ayant pas une adresse fixe. Ces fauteurs de troubles font du tort à ceux qui ont le droit d’être dans les conventions de presse. Figurez-vous que ces 24 conventions étaient facturées à 118 millions de francs Cfa. Quand j’ai demandé à certains, ils se sont mal défendus en me disant que les conventions sont pour l’image du directeur. Je leur ai dit franchement : je ne cherche pas d’image, ni promotion, ni autre chose. Je préfère vraiment remettre tout à zéro, à plat, pour relancer après.
On a trouvé la même situation au niveau du service médical. Le service minimum n’existait presque pas. J’étais obligé de chercher un nouveau chef de département. C’est pourquoi j’ai emmené le Pr Aziz de la faculté de médecine de l’Ucad. Aujourd’hui, on a installé un bloc opératoire pour les opérations chirurgicales bénignes. Nous avons ensuite installé un laboratoire pour éviter les prises en charge à coût de milliards par année. Je me suis ouvert au ministre de la Santé, à la Pharmacie nationale d’approvisionnement (SEN-PNA). Aujourd’hui, on commence à fonctionner normalement.
Et pour la restauration qui est pose souvent problème ?
Au niveau de la restauration aussi, c’était la même chose. Il n’y avait pas de service d’accueil. La capacité des restaurants ne pouvait pas contenir la demande. Les gens étaient obligés d’installer des chapiteaux dehors à 80 millions de francs Cfa. Il y avait des files interminables, les étudiants se bagarraient. Il a suffi que je sois là, en deux voire trois mois, pour régler le problème. Pour les restaurants Self et Central, j’ai fait des extensions qui ont permis d’avoir la même capacité que le restaurant Argentin. Ces restaurants peuvent faire 90 000 couverts par jour. Cela nous a permis de régler définitivement le problème des files d’attente et des locations de chapiteaux qui nous coûtent très cher. On a opéré une digitalisation des codifications. Vous restez chez vous et vous codifiez selon les critères d’excellence. C’est transparent. La même chose, nous l’avions réussie au niveau de la restauration. Fini les ruptures de manger. Les menus qui changent, etc. Tout est réglé maintenant.
Nous avons observé une certaine stabilité au sein du campus. Comment êtes-vous parvenu à réussir tout cela ?
Je commence par remercier le président de la République qui a eu l’idée et la confiance en moi. Je remercie aussi le Premier ministre qui a confirmé la confiance du Président. Parce que ces derniers savent que je suis un ancien de la maison. Et peut-être qu’ils veulent changer d’approche en disant pourquoi ne pas essayer ceux qui ont le profil d’anciens syndicalistes de la maison et d’enseignants-chercheurs. Je crois qu’ils ont allié les deux : être un ancien syndicaliste de la maison avec une bonne réputation et aussi un enseignant.
Mon cursus le plus solide de ma vie, je l’ai fait à l’université. Je connais ce qu’est un mouvement étudiant, je connais ce qu’est un étudiant, je connais ce qu’est une chambre, je connais ce qu’est un intérêt d’étudiant en jeu, je connais le mouvement d’humeur. Je me suis longtemps battu pour que les conditions soient améliorées. Donc, c’est facile pour moi de revenir à la maison et d’emprunter les mêmes champions battus.
La complicité en interne n’a pas manqué. J’ai trouvé 17 syndicats ; la majorité des syndicalistes sont des anciens du mouvement que j’ai connus ou des frères que je fréquentais. Dans l’administration, ça n’a pas été du tout un espace de dépaysement. Au contraire, c’est un espace de retrouvailles. L’intégrité des délégués des étudiants a aussi facilité mon intégration. On se retrouve vite autour de l’essentiel. Bien que j’ai trouvé un campus presque en désordre. Mais on est en train de se reprendre, et chacun est en train de se mettre à sa place, au fur et à mesure.
«La violence, c’est d’abord le grand nombre. L’espace est très contiguë, pour contenir plus de 100 000 étudiants où pour voir se réveiller 35 000 étudiants»
Justement, avec la révision annoncée des bourses, ne craignez-vous pas une résurgence de la violence au sein du campus social ?
Oui et non, à la fois. La violence, c’est d’abord le grand nombre. L’espace est très contiguë, pour contenir plus de 100 000 étudiants où pour voir se réveiller 35 000 étudiants. L’effet du nombre compte. Je ferai ici bientôt deux ans, mais je n’ai jamais vu une contestation, je ne le souhaite pas, liée aux œuvres sociales. Nous sommes en train de nous battre ensemble pour réussir les missions.
Evidemment, le problème des bourses est en train d’influer négativement sur ce qu’on est en train de faire. C’est normal parce que c’est le même ministère. Ce sont presque les mêmes missions. A chaque fois que les étudiants ont un problème de bourses, ils pensent qu’en tapant sur les œuvres sociales, ils auront gain de cause. C’est pourquoi nous en pâtissons souvent.
Titre page 7 Le malentendu autour des bourses est lié à la révision du décret de 2014
Mais il y a juste un problème de communication et de malentendu autour de ces bourses. C’est vrai qu’il y a quelque chose qu’on a hérité tel que l’arrangement, l’accompagnement, etc. Mais les bourses, tout le monde ne peut pas en avoir. Le souhait c’est que tous aient la bourse. Mais ce n’est pas possible parce que nous n’avons pas les ressources financières pour que chacun puisse avoir sa bourse. C’est vraiment dommage de le dire. Mais je crois que le malentendu et la communication autour des bourses sont liés à la révision du décret de 2014.
«On ne dit pas suppression des bourses, on ne dit pas réduction des bourses»
Mais la bourse est vitale pour les étudiants ?
La bourse, c’est comme un salaire qui tombe à la fin du mois. On ne dit pas suppression des bourses, on ne dit pas réduction des bourses. On a dit simplement, faisons en sorte qu’il n’y ait pas de cumul et de retard. Faisons en sorte qu’il n’y ait plus de rappels parce qu’ils sont dus à des retards. Au niveau du Coud, on a commencé à faire du porte-à-porte pour aider le ministère et l’Etat dans la communication parce que les étudiants sont nos étudiants. Il faut que les étudiants comprennent qu’il n’y a aucune suspension, aucune diminution, aucune augmentation. Mais au contraire, on facilite.
Que préconisez-vous ?
La communication. On a hérité d’un pays où la situation est difficile. L’’héritage est compliqué parce que les valeurs et les principes ont changé. Si on est dans cette situation, chaque citoyen doit comprendre qu’il y a du nouveau. Il y a un nouveau gouvernement, une nouvelle volonté de faire. La preuve, vous m’avez trouvé sur le terrain avec les étudiants. Je fais de mon mieux pour que ma démarche puisse correspondre à la nouvelle philosophie politique de management qu’on veut imposer dans le pays. Il faut que chacun de nous fasse de sorte que les actions qu’il pose au quotidien correspondent à la philosophie de l’Etat.
Si les gens sont conscients de ce changement-là, les choses vont avancer. Les étudiants, franchement, ils ne sont pas difficiles. Dès qu’ils comprennent les enjeux, ils sont très résilients même si les conditions ici peuvent être très difficiles. Il faut beaucoup de communication. L’essentiel est de revoir les méthodes de lutte. Ce n’est pas parce qu’il y a des problèmes de bourse que vous devez vous attaquer à un restaurant universitaire. Si vous le faites, vous déplacez le problème des bourses au niveau du Coud. Là où on pouvait avoir des entrées de 90 millions ou 100 millions de francs par jour, nous perdrons ces entrées-là. Ce que nous perdrons va encore influer négativement sur le service. La plupart du temps, les dettes que nous avons sont liées à ces genres de manifestations.
«Plus de 35 000 étudiants se réveillent au campus social pour un espace qui était fait pour 4 000 étudiants»
On parle beaucoup de la surpopulation du Coud. Combien d’étudiants dorment au campus social?
Le nombre d’étudiants inscrits à l’université dépasse 100 mille. Plus de 35 000 étudiants se réveillent au campus social. J’ai dit 35 000 parce que l’année dernière, on a essayé un questionnaire pour connaître le nombre d’étudiants qui dorment au campus. Près de 25 000 étudiants se sont inscrits. Connaissant les étudiants et sachant qu’ils ne s’inscrivent jamais pour plusieurs raisons, j’ai déduit que 35 000 étudiants peuvent se réveiller au campus. C’est énorme, c’est trop pour un campus qui était fait pour 4 000 étudiants.
«On peut faire 90 000 à 100 000 couverts par jour … avec des dépenses entre 5 et 6 milliards»
Combien de plats sont servis par jour?
Au niveau des restaurants, on peut faire 90 000 à 100 000 couverts par jour. C’est excessif. C’est pourquoi nous avons augmenté les capacités d’accueil des restaurants Self, Central et de l’Ensetp. Mieux, nous avons installé des boulangeries aux restaurants Self et Central pour une meilleure qualité du pain. Mieux, la baguette de pain est renforcée. Du pain au lait aussi est disponible maintenant. Ce n’est pas tout. Désormais les étudiants ont 3 à 4 menus préférentiels disponibles dans les restaurants Central et Self. Dans le souci d’une diversification, trois restaurants privés : Vip Djolof Chiken, Vip Al Mahdi et Sinko se sont installés. Enfin, nous avons digitalisé les tickets de restauration pour maîtriser les affluences, optimiser la gestion des tickets et éradiquer la fraude. Cette politique sera effective dans tous les campus en mode hybride.
Pour la restauration, la subvention actuelle est de 24 milliards. Durant toute l’année, on peut dépenser entre 5 et 6 milliards de francs pour la restauration. On a hérité d’une dette de 5 milliards dus aux repreneurs. Ce sont des dettes traînées depuis 2020. Nous devons à la Société des eaux [Sde] plus de 3 milliards de francs Cfa. C’est aussi une dette traînée depuis 2020. Le président de la République est en train de nous accompagner. A chaque fois que ça grince des dents, on saisit l’autorité compétente qui réagit aussitôt. Mais la situation que nous avons trouvée est très compliquée.
Malgré tout, nous avons revalorisé les salaires de plusieurs agents: le cas des 60 000 contractuels pour renforcer l’équité, l’éthique, la motivation et la reconnaissance. Nous avons aussi mis en place des consultations psychosociales en partenariat avec le département de psychologie de l’Ucad au bénéfice des étudiants et du personnel du Coud pour apporter un précieux soutien à la santé mentale. Nous avons surtout instauré un climat social apaisé et serein au Coud grâce à un dialogue constant, une écoute active et une gouvernance inclusive. Mais aussi grâce à un dialogue social avec les 17 syndicats et l’organisation de la semaine culturelle unifiée avec les associations d’étudiants (Fulbe, Kekendo, ndef-leng), une manière de renforcer le vivre ensemble. Nous avons installé 24 panneaux publicitaires qui ont généré des recettes de 5 250 000 francs Cfa entre juillet 2024 – juin 2025.
Comment analysez-vous la crise au sommet de l’Etat entre le président et son Premier ministre?
La taxidermie lexicale, pour caractériser ce qu’on voit et ce qu’on sent, est très forte. Division, crise, ce sont des mots très forts. Il y a crise lorsque le système est vraiment parasité. Je crois qu’il n’y a pas de crise parce qu’on les voit ensemble. La Coupe d’Afrique, ils ont manifesté ensemble. Ils ont mangé ensemble. Je les suis de très loin, parce que ce sont deux amis. Quand on n’est pas dans le cercle des amis, on n’est pas censé connaître ce qu’ils font, ce qu’ils disent, ce qu’ils ne disent pas.
Je prie juste pour qu’il n’y ait pas de crise. Je n’entre pas, en général, dans les détails d’amitié. Bien sûr que ce qui se passe maintenant, ce n’est plus une affaire d’amitié, c’est une affaire d’Etat. On n’est plus dans l’opposition. Il y a deux amis a qui on a confié un grand Etat qui s’appelle le Sénégal. Donc on a dépassé les amitiés. Ce sont des choses très sérieuses. Ils doivent être ensemble encore et davantage pour un grand Sénégal, un Sénégal de lendemain meilleur. J’aurais aimé qu’ils soient davantage ensemble. S’ils étaient des amis à 80 %, qu’ils le soient à 150 % pour le Sénégal. Parce que le Sénégal en a besoin. Le Sénégal est fier de cette jeunesse-là qui se bat au quotidien pour que le Sénégal avance.
