Par ELIASSE BASSENE
L’histoire politique récente du Sénégal s’est écrite sous le signe d’une promesse majeure : celle d’une rupture nette avec les pratiques, les réseaux et les compromis qui ont longtemps assujetti l’Etat sénégalais à des intérêts exogènes et à des logiques de pouvoir anti-démocratique. L’élection de Bassirou Diomaye Faye s’inscrivait dans cette dynamique historique, portée par une jeunesse lucide, patriotique, profondément désillusionnée par l’ordre ancien.
Or, les choix diplomatiques récemment opérés par le président Diomaye Faye interrogent, inquiètent et, désormais, appellent à un examen critique rigoureux. La participation du président Diomaye Faye à la cérémonie d’investiture d’Alassane Ouattara, à l’issue d’un quatrième mandat obtenu par contournement constitutionnel et neutralisation judiciaire systématique de l’opposition ivoirienne, ne peut être considérée comme un simple acte protocolaire. Pas plus que sa visite officielle à Denis Sassou Nguesso, figure archétypale de la présidence à vie en Afrique centrale, au pouvoir depuis plus de quatre décennies. Ces deux dirigeants ne sont pas de simples homologues africains. Ils constituent des repères structurels de la Françafrique, des relais politiques historiques de la stratégie d’influence française sur le continent, et des symboles vivants de la confiscation durable de la souveraineté populaire.
Leur légitimité interne est profondément contestée, leurs bilans démocratiques lourdement compromis, et leurs trajectoires politiques marquées par la répression, l’exclusion et parfois la violence d’Etat.
Dans ce contexte, une question centrale s’impose : que cherche le président Bassirou Diomaye Faye au contact de cette vieille garde politique africaine, disqualifiée moralement et historiquement ?
L’argument de la realpolitik ne saurait suffire. Car la diplomatie n’est jamais neutre : elle est un langage, un signal, une prise de position. S’afficher, sourire, fraterniser, c’est reconnaître, normaliser, légitimer. Or, la normalisation de l’anormal politique est précisément ce que la jeunesse sénégalaise rejette avec force depuis plus d’une décennie.Plus troublant encore, ces rapprochements coïncident avec des dynamiques politiques lourdes de sens. C’est en effet après la visite du président sénégalais à Brazzaville que Denis Sassou Nguesso annonce officiellement sa candidature à un cinquième mandat. C’est également après les déplacements du président Bassirou Diomaye Faye à Abidjan et à Brazzaville que la candidature de Macky Sall au poste de Secrétaire général des Nations Unies refait surface dans les cercles diplomatiques africains, au point d’être évoquée comme point potentiel à l’ordre du jour d’un sommet continental à Addis- Abéba. Dès lors, le faisceau d’interrogations devient politique, stratégique et moral : quels intérêts convergents relient aujourd’hui les présidents Alassane Ouattara, Denis Sassou Nguesso, Macky Sall et Diomaye Faye ?
Quelle est la nature réelle de leurs interactions avec le pouvoir français et ses réseaux d’influence, dans un contexte de recomposition géopolitique africaine ?
Pourquoi ce glissement diplomatique, en rupture manifeste avec la doctrine de souveraineté régionale, de proximité géographique et d’autonomie stratégique jusque-là incarnée par Ousmane Sonko ?
La ligne rouge absolue : Macky Sall et les nations unies
Il existe toutefois un seuil que le président Diomaye Faye ne peut franchir sans rompre définitivement le pacte moral qui le lie au peuple sénégalais : le soutien, explicite ou implicite, à la candidature de Macky Sall au poste de Secrétaire général des Nations Unies. Un tel soutien serait une faute politique majeure, mais surtout une aberration éthique. Macky Sall n’est pas un ancien chef d’Etat ordinaire. Son passage au pouvoir est associé, dans la mémoire collective sénégalaise et dans de nombreux rapports indépendants à une répression violente et meurtrière des mouvements de jeunesse. A l’incarcération massive d’opposants politiques. A l’instrumentalisation à outrance de la justice à des fins de conservation du pouvoir. A l’appauvrissement structurel du pays, malgré des ressources inédites. A une gouvernance scabreuse marquée par l’opacité financière, la manipulation des comptes et à la dissimilation d’une dette estimée à 7 milliards de Dollars.
Les Nations Unies, institution censée incarner les valeurs universelles de paix, de justice et de dignité humaine, ne peuvent devenir un refuge diplomatiquepour dirigeants en disgrâce morale, ni un ascenseur de blanchiment politique.
Soutenir Macky Sall à ce poste reviendrait à institutionnaliser l’impunité, à banaliser la violence d’Etat et à envoyer à l’Afrique un message désastreux : celui selon lequel la répression intérieure peut être récompensée par une consécration internationale.
Faut-il le rappeler, le Président Bassirou Diomaye Faye a été élu pour rompre avec un système, non pour s’y fondre. Pour incarner une alternative historique, non pour rassurer les architectes de l’ordre ancien. Pour honorer les sacrifices d’une jeunesse meurtrie, non pour cracher sur la mémoire des victimes.
L’histoire politique africaine est sévère avec ceux qui, une fois au sommet, oublient les conditions morales de leur accession au pouvoir. La rupture n’est pas un slogan électoral ; elle est une exigence quotidienne. Et lorsqu’elle est trahie, elle cesse d’être une promesse pour devenir un acte d’accusation
