Par Ousmane GUEYE
Le Sénégal, notre pirogue commune, tangue. Ce n’est plus le murmure des salons feutrés, mais le cri sourd d’une population à bout de souffle. Ce sentiment de péril imminent, je le ressens au plus profond de moi, et il se décline dans la richesse de nos terroirs comme un avertissement ultime.
Partout et à toute occasion, les débats tournent sur la situation sociale, économique, politique entre autres,dégradante, inquiétante et alarmante.
« Mbodo hulani leydi ndi ».
J’ai peur pour pays, car l’étau de la crise économique se resserre violemment.
Dans les foyers, la dignité se fragilise face à la flambée des prix.
Cette précarité n’est pas qu’une affaire de chiffres ; elle est le terreau de la colère sociale qui gronde dans nos banlieues et nos villages. Un peuple qui n’a plus rien à perdre n’a plus peur de rien. L’instinct de survie réveille chez l’homme la face animale.
J’ai peur de la situation du pays, car l’économie écrase les plus faibles. Elle se lit sur les visages et dans les propos philosophiques des populations appelées à d’adapter. Le prix des denrées de première nécessité et du charbon est un fardeau insupportable. Lorsque le travail ne permet plus de nourrir sa famille, lorsque le travail se fait rare, lorsque le secteur privé souffre, lorsque l’administration ralentit, une crise s’installe.
Elle tarde à s’éclater simplement parce que les fonctionnaires continuer de percevoir leurs salaires. Certains signes annonciateurs du moment doivent nous inquiéter.
Pendant ce temps, les débats sur l’homosexualité exacerbent les tensions identitaires, mettant nos valeurs sociales à rude épreuve face à une mondialisation perçue comme agressive. La montée des débats sur le genre ainsi que les pratiques, les menaces de modèles extérieurs créent un choc culturel violent.
Nous sommes envahis jusque sur nos lits. La pudeur s’effrite de petit à petit sous l’influence incontrôlée des réseaux sociaux.
Nos piliers spirituels et coutumiers vacillent face à cette crise identitaire qui divise les familles et fragilise la cohésion nationale. Notre société n’a plus de repère.
Qui incarne le modèle sénégalais ?
A qui croire ?
« I menda o kol le ».
J’ai peur pour le pays, car le champ politique est devenu un champ de mines. La détention d’opposants et le climat de crispation permanenteinstallent une méfiance généralisée et érodent notre exception démocratique.
La communication de par les soi-disant spécialistes, analystes a installé un climat de peur et de suspicion. Influenceurs, rappeurs, chroniqueurs, tiktokeurs sont taxés de menteurs, de manipulateurs, de contempteurs et de délateurs partisans.
La société civile est devenue vile. Quand le dialogue est rompu, c’est la violence qui s’installe.
La justice, dernier rempart de l’opprimé, est perçue par beaucoup comme un instrument de sélection. Elle doitredevenir le ciment de l’équité, et non le combustible de la division.
Nos institutions et nos libertés semblent vaciller.
Cette crise politique sans précèdent ne se limite plus aux discours ; elle se traduit par une polarisation extrême de la société qui voit son pacte républicain s’effriter.
Le Sénégal ne peut être fort si une partie de ses fils est systématiquement exclue ou muselée. La démocratie n’est pas seulement le vote, c’est le respect de la diversité des opinions, un principe qui semble aujourd’hui sacrifié sur l’autel de l’ambition de pouvoir.
« Ie-ri-e banan-ol ».
J’ai peur pour le pays, car nos universités sont des déserts d’apprentissage.
J’ai peur pour le pays, car l’avenir est pris en otage entre des universités barricadées et des valeurs en perte de vitesse. Des générations entières face à un avenir sombre dans nos universités et écoles rythmées par des grèves et des manifestations.
Les enseignants insatisfaits de leur condition d’existence et de travail ne cessent de râler, tous se sentant trahis. Entre Quantum horaire déficitaire, calendrier scolaire etuniversité non maitrisé, le peuple assiste à un tourbillonétourdissant de reformes douteuses. La crise universitaire et scolaire est une tragédie silencieuse, un terreau d’incertitude.
« N kura jamana ya ».
J’ai peur de la situation du pays, car la mort est devenue banale.
Sur nos routes, l’insouciance tue. L’hécatombe des accidents de la route reflète notre indisciplinegénéralisée et d’une défaillance des contrôles.
Les discours et les menaces ré actionnistes traduisent le manque de rigueur dans notre société.
En mer, le désespoir pousse nos jeunes dans des pirogues de fortune.
Chaque naufrage au large de nos côtes est une plaie ouverte dans la conscience nationale. Chaqueembarcation qui sombre est un aveu d’échec, une insulte à notre souveraineté. La migration irrégulièren’est pas un choix, c’est un aveu d’échec collectif.Comment avons-nous pu rendre notre terre si amère que nos enfants préfèrent le ventre des requins à la poussière de nos rues ?
« Titna ».
J’ai peur des réseaux sociaux. Au Sénégal, l’expansion rapide des réseaux sociaux (plus de 3.7millions d’utilisateurs début 2024) s’accompagne de risques croissants, particulièrement pour la jeunesse. A coté des arnaques financières par la multiplication de phishing et de fraudes via les services de transfert d’argent, existent également l’usurpation d’identité les cyberattaques, les dérives comportementales sur les plateformes comme Tik Tok ou WhatsApp. Chez les jeunes, la sextorsion et le « Revenge porn » la cyberintimidation, la diffamation sont légion.
Les fake news et la radicalisation des discours m’inquiètent.
« Titna » pour notre société nomophobe, de l’impact psychologique et de l’exposition précoce des enfants. Nous consommons la technologie sans modération.
J’ai peur au nom de tous les Miens.
Pour que cette peur ne devienne pas une fatalité, nous devons opposer une volonté politique et citoyenne ferme. Il faut désamorcer la crise politique, restaurer de l’espoir dans les milieux scolaire et universitaire en engageant un dialogue direct avec les acteurs,sanctuariser l’année scolaire et stabiliser le calendrier.
L’État doit réorienter ses priorités budgétaires vers le panier de la ménagère plutôt que vers des investissements de prestige.
La tolérance zéro doit s’appliquer sur nos routes. Parallèlement, une véritable politique de création d’emplois locaux, financée par les revenus des ressources naturelles (gaz et pétrole), doit offrir une alternative à l’exil mortel.
Il faut également redonner aux autorités religieuses et coutumières leur rôle de médiateurs pour apaiser les tensions liées aux évolutions de société et préserver notre “Vivre-Ensemble”. Notre santé mentale doit être préservée.
Le Sénégal ne se construira pas sur les ruines de sa jeunesse ou les décombres de sa démocratie. Il est temps de redresser la barre avant que l’océan de nos négligences ne nous engloutisse.
