Le Premier ministre a l'obligation de se présenter devant la représentation nationale pour exposer les grandes lignes du fameux projet proposé aux Sénégalais. Le moment de cette présentation est certes à la discrétion du Premier ministre mais il ne dispose pas d'un délai illimité pour faire face aux députés. L'esprit de cette disposition constitutionnelle veut qu'avant l'exécution des politiques sectorielles du nouveau gouvernement, dans un délai raisonnable, le peuple soit informé des objectifs par le biais de la représentation populaire.

L’émergence en otage : le Sénégal à l’épreuve de ses démons politiques

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Hélas, tant que la conquête et la conservation du pouvoir resteront une fin en soi plutôt qu’un moyen de servir le bien commun, l’émergence économique demeurera un horizon lointain, sans cesse repoussé par les soubresauts d’une classe politique qui prend en otage le destin des Sénégalais.

Désormais, le divorce vient d’être acté par l’acte politique de réactiver la coalition Diamoye sans le parti de la majorité parlementaire. L’événement d’aujourd’hui au King Fahd Palace démontre que la voie de la médiation n’est plus au rendez-vous et que la cassure est entérinée. La confrontation d’orientations s’annonce et les rivalités de positionnement vont s’ouvrir aussi bien au sein du gouvernement que dans l’espace politique sénégalais. Et le projet de transformation économique et sociale du Sénégal dans tout ça ?

Le Sénégal va inévitablement entrer dans une séquence de perturbation politique qui risque de fragiliser la dynamique économique, déjà éprouvée par le niveau de la dette. La politique politicienne pour la conquête et la conservation du pouvoir a de nouveau pris le dessus sur la prise en charge des véritables préoccupations de l’heure. Jusqu’à quand allons-nous mettre fin à cette boucle infernale d’épisodes politiques émaillés par des conflits personnels à la quête du pouvoir ?

Qu’on le veuille ou non, il est maintenant incontestable qu’il y a une cassure assumée et affichée à la tête de l’État. Hélas, on ne s’y attendait pas. Une cohabitation est inévitable. Mais quelle forme de cohabitation ? Une cohabitation politique entre un Premier ministre et un Président de la République, tous deux manifestant une volonté de candidater à la prochaine présidentielle, est impossible dans notre système institutionnel. La configuration institutionnelle sénégalaise ne donne aucune possibilité de cohabitation entre le PR et le PM, même si le parti de ce dernier possède la majorité parlementaire.

Bien sûr, il peut y avoir un scénario où le Président perd sa majorité à l’Assemblée et accepte d’envisager des consensus avec la majorité afin d’obtenir la stabilité institutionnelle. Dans ce cas, on pourrait confirmer une cohabitation entre l’exécutif et le pouvoir législatif, ce qui épargnerait au Parlement une dissolution. Mais une gestion bicéphale de l’État, incarnée par deux hommes ayant les mêmes ambitions présidentielles, ne pourrait prospérer dans l’actuelle République sénégalaise. L’histoire politique récente de ce pays nous livre beaucoup d’exemples.

En effet, le régime politique sénégalais se caractérise par un hyperprésidentialisme qui confère au Chef de l’État presque tous les pouvoirs. Les lois ne prévoient aucune procédure de destitution du chef de l’État  par le Parlement, alors que le Président, après deux années, peut se débarrasser d’un Parlement qui complique son travail et bloque ses décisions politiques. Selon Tocqueville, « c’est le pouvoir qui surveille ou arrête le pouvoir ». Dans le contexte du Sénégal, le seul dépositaire réel du pouvoir est le Chef de l’État. Il n’existe pratiquement aucun contre-pouvoir réel durant son mandat. Seul le verdict des urnes, en l’occurrence le peuple, peut décider du sort d’un président sénégalais.

D’ailleurs, il peut, à coups de décrets, pousser le PM à la démission. Dans ce contexte, il ne peut y avoir une cohabitation entre le PM et le PR à la tête de l’État, encore moins une cohabitation douce. Au contraire, c’est un duel à la tête de l’État, avec des désaccords saillants. De plus, on risque de faire face à une dyarchie, si le PM garde son poste, dans laquelle régnerait un duel sévère, rude, voire dévastateur, avec toutes les conséquences que cela comporte sur la marche de notre République.

Par ailleurs, même si certains pensent que le Président sénégalais ne pourrait pas se construire une base électorale sur la seule base d’un discours politique convaincant et séduisant, il faut néanmoins admettre que le chef de l’Etat sénégalais dispose de moyens financiers et matériels pour se constituer un certain réservoir de voix et un appareil électoral sur toute l’étendue du territoire. Il suffit simplement de caser et d’entretenir, à des postes politiques, gouvernementaux et administratifs, des chefs de parti et des dirigeants de mouvement en quête de prestige et de nids financiers. Ensuite, à eux, disposant de moyens émanant du contribuable, de faire le travail de terrain pour entretenir une certaine clientèle politique. Cela pourrait conférer au camp présidentiel la possibilité d’obtenir quelques mairies et de perturber l’équilibre du Parlement. Toutefois, il n’est pas probable que ces nouvelles forces puissent redonner au PR une assurance pour un nouveau mandat présidentiel.

Combien de temps devons-nous encore accepter que la classe politique continue de prendre en otage les Sénégalais et d’entraver la marche vers l’émergence économique sacrifiant le progrès économique et social sur l’autel de rivalités pour la conquête du pouvoir ?

Babacar Ndiogou

Mouvement JappoYessal /And Ligueyy Kaolack

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