Par ELIASSE BASSENE
En politique, le calendrier n’est jamais neutre. Il est souvent un message en soi. La tournée annoncée en grande pompe par le président Bassirou Diomaye Faye en Casamance, du 20 au 25 décembre 2025, mérite à ce titre une lecture attentive, au-delà de l’habillage institutionnel qui l’accompagne. Officiellement, il s’agit d’une tournée économique, censée s’inscrire dans le cadre du Plan Diomaye pour la Casamance, programme destiné à impulser une nouvelle dynamique de développement dans une région longtemps marginalisée.
Mais le contexte dans lequel cette annonce intervient interroge forcément les observateurs avisés de la scène politique sénégalaise. Elle survient en effet quelques jours seulement après la déclaration d’Ousmane Sonko, président du Pastef, annonçant une série de tournées nationales visant à redynamiser son parti et à enrôler un million de nouveaux adhérents d’ici la fin de l’année 2026. Cette proximité temporelle nourrit inévitablement le soupçon d’une réponse politique savamment orchestrée par le président Diomaye Faye, voire un repositionnement stratégique.
D’autant plus que la Casamance est le fief politique d’Ousmane Sonko, le socle militant qui a porté le Pastef, forgé sa résistance et nourri sa fulgurante ascension. S’y déployer aujourd’hui, sans projets structurants aboutis, sans financements mobilisés, sans réalisation concrète à montrer, relève moins de l’économie que du calcul politicien. Plus troublant encore, le fameux Plan Diomaye pour la Casamance reste à l’état embryonnaire. Aucun chantier majeur n’a démarré, aucun investissement d’envergure n’est sorti de terre, et les leviers opérationnels ne sont pas encore en place.
Alors, à quoi rime une tournée de cinq jours, si ce n’est à occuper le terrain, sonder les élus locaux, séduire, et peut-être débaucher? Cette initiative du président de la République n’est hélas pas isolée. Elle s’inscrit dans une séquence politique déjà marquée par des choix controversés. Après avoir imposé Madame Aminata Touré à la coordination de la Coalition Diomaye Président, au détriment de Madame Aida Mbodj, figure proche de Ousmane Sonko qui en tenait jusque-là les rênes, le chef de l’Etat franchit un nouveau palier: celui de la concurrence frontale, voire de la provocation politique. Il est aujourd’hui établi, que si la nomination de Aminata Touré à la coordination de la Coalition Diomaye Président, a été perçue par de nombreux observateurs comme un premier signal de repositionnement interne. La tournée en Casamance apparaît dès lors comme une étape supplémentaire dans une stratégie globale de consolidation d’un leadership propre, distinct de celui du Pastef. Vous l’aurez compris, le déplacement du président Diomaye en Casamance est en réalité une opération de captation politique menée sous couvert de gouvernance économique. Dans un contexte où les sénégalais demeurent dans l’expectative d’une rupture nette avec les pratiques du passé, toute confusion entre action de l’Etat et entreprise partisane comporte un risque majeur: celui de raviver les méthodes politiciennes honnies qui ont durablement discréditées le régime de Macky Sall.
L’histoire récente a montré éloquemment combien l’utilisation abusive des moyens publics à des fins de massification politique, pouvait miner insidieusement la confiance citoyenne et fragiliser les institutions de la République. A cet égard, les mises en garde répétées d’Ousmane Sonko contre tout détournement de l’appareil d’Etat, des deniers publics à des fins partisanes résonnent avec une acuité particulière.
La Casamance mérite mieux qu’un théâtre d’affrontements feutrés, un terrain de chasse politique entre alliés devenus concurrents. Elle attend des politiques publiques concrètes, visibles et financées, non des mirages ou opérations de séduction politiques dont la finalité est de transformer sa vaillante population en proie électorale. La crédibilité de la rupture annoncée par le nouveau pouvoir se jouera précisément sur cette ligne de crête: séparer clairement l’agenda de l’Etat et celui des ambitions politiques individuelles. Car en définitive, gouverner, ce n’est pas occuper le terrain. C’est transformer les promesses en actes. Et la rupture ne se proclame pas: elle se prouve.
