Macky Sall ou la rhétorique de l’esquive: déconstruction d’un révisionnisme politique

à la une Contribution

Par ELIASSE BASSENE

Il aura fallu attendre New York, à quelques heures d’une audition internationale, pour que Macky Sall tente enfin de réécrire l’histoire récente du Sénégal. Sous couvert d’un exercice de séduction et de positionnement de sa candidature au poste de Secrétaire général des Nations Unies, l’ancien chef de l’Etat sénégalais déploie en réalité une stratégie discursive fondée sur l’inversion des responsabilités, la manipulation des causalités et une instrumentalisation abjecte de l’amnésie politique. Mais derrière ce discours soigneusement calibré, une constante demeure: le refus d’assumer.

Le premier élément de cette construction rhétorique que Macky Sall a subtilement mis en branle hier face aux membres de la société civile internationale, réside dans l’usage paradoxal de la loi d’amnistie. Présentée aujourd’hui comme un obstacle à la manifestation de la vérité, cette loi constitue pourtant une production directe et exclusive du pouvoir de Macky Sall, adoptée dans un contexte de crise aigüe comme mécanisme de désescalade politique. En appeler désormais à son abrogation revient à nier sa fonction originelle: celle d’un dispositif de neutralisation judiciaire destiné à prémunir les acteurs étatiques contre d’éventuelles poursuites. Cette posture relève moins d’une incohérence que d’un calcul: substituer au débat sur les responsabilités une diversion juridique. Cette loi d’amnistie n’a jamais été un outil de justice; elle fut un bouclier. Une sorte de rempart géant en somme, pour protéger un régime aux abois, un système inquiet de devoir rendre des comptes après avoir gouverné par l’épée. La vérité ne jaillit jamais de calculs opportunistes. Elle se construit dans les tribunaux, face aux juges, dans la transparence. Si Macky Sall veut réellement éclairer la lanterne des sénégalais sur les crimes de sang perpétrés entre 2021 et 2023, qu’il vienne répondre devant la justice de son pays. Le reste n’est que diversion.

En second lieu, l’imputation des violences au PASTEF et à son leader Ousmane Sonko procède d’un renversement analytique décousu, approximatif. La « situation particulière» évoquée par l’ancien président ne saurait être appréhendée indépendamment des dynamiques de pouvoir qui l’ont engendrée. Les poursuites judiciaires engagées contre Ousmane Sonko, notamment dans les affaires dites Adji Sarr et Mame Mbaye Niang, ont été largement perçues, tant au niveau national qu’international, comme s’inscrivant dans une logique de neutralisation et de disqualification politique à la course pour la présidentielle de 2024. Ce contexte a constitué un facteur déclencheur majeur des mobilisations populaires. La colère de la jeunesse exprimée dans la rue n’était donc pas une manipulation: elle était une réaction légitime, une réponse politique ferme face à une injustice galopante.

Troisièmement, la question de la violence appelle une lecture rigoureuse des rapports de force institutionnels. Dans tout Etat de droit, le monopole de la violence légitime appartient aux autorités publiques. Dès lors, les pertes humaines enregistrées lors des manifestations politiques sous Macky Sall interrogent directement les modalités d’’exercice de ce monopole. L’usage d’armes létales contre des civils, la présence alléguée de groupes para étatiques armés, ainsi que les arrestations arbitraires parfois suivies d’exécutions sommaires, constituent autant d’indices d’une dérive sécuritaire préoccupante. La dilution des responsabilités dans un discours généraliste sur le «rétablissement de l’ordre» ne saurait tenir lieu d’explication satisfaisante dans une perspective d’analyse politique sérieuse. Lorsque des manifestants tombent sous des balles réelles, la responsabilité ne peut être diluée dans des fadaises ou galimatias fanfaronnés malicieusement devant un auditoire hétéroclite, complètement déconnecté des réalités politiques sénégalaises.

Enfin, la dimension normative de l’argumentaire de Macky Sall mérite une attention particulière. En posant la question de sa responsabilité personnelle sous une forme rhétorique «de quelle mort le président est-il responsable?» il opère un déplacement du débat, substituant à une interrogation institutionnelle une défense individualisée. Or, dans les régimes présidentiels, la responsabilité ne se limite pas à l’émission d’ordres explicites. Elle englobe dans l’ensemble des décisions, orientations et climats politiques qui rendent possibles certaines pratiques. Autant affirmer avec force que la responsabilité politique est, par essence, structurelle. Macky Sall ne peut donc, sous aucun prétexte, se présenter aujourd’hui en homme de paix tout en refusant d’affronter son propre bilan. On ne devient pas garant des valeurs internationales en fuyant les exigences nationales de vérité et de justice.

L’ambition de diriger les Nations unies exige une autorité morale irréprochable. Malheureusement, l’histoire du Sénégal sous Macky Sall, est une histoire marquée par des douleurs profondes, des vies brisées, et une jeunesse fauchée en pleine espérance. Le peuple n’oublie pas. Et la mémoire des victimes ne se négocie pas. Macky Sall a beau chercher à gravir les paliers menant au fauteuil douillet des Nations Unies pour y déposer ses baluchons, il trouvera dans sa marche laborieuse des traces indélébiles du sang innocent, inoffensif de jeunes sénégalais, tombés sous les balles de son régime.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *