“PI” désigne le Paiement Instantané, un virement exécuté en quelques secondes au lieu des 24 à 72 heures d’un virement classique. “SPI” est le Système de Paiement Interopérable qui le rend possible entre établissements différents. Ensemble, PI-SPI est donc la Plateforme Interopérable du Système de Paiement Instantané de la BCEAO.
Cette plateforme s’inscrit dans une histoire plus longue. Depuis le milieu des années 2010, le mobile money a transformé l’accès aux services financiers en Afrique de l’Ouest, porté d’abord par Orange Money. Fondée à Dakar en 2018, Wave a ensuite bousculé ce marché avec des tarifs très inférieurs à ceux des opérateurs historiques, jusqu’à devenir en 2021 la première licorne d’Afrique francophone. Cette croissance rapide, mais fragmentée entre réseaux fermés et incompatibles entre eux, a conduit la BCEAO à encadrer puis à unifier le secteur : d’abord par un “grand ménage” réglementaire imposant l’agrément des acteurs de paiement, puis par le lancement de PI-SPI le 30 septembre 2025 à Dakar, pour connecter entre eux banques, fintechs et opérateurs de mobile money dans un système commun.
L’émergence de la licorne en zone FCFA.Le déclencheur réglementaire remonte à 2015 : la BCEAO autorise alors les acteurs non bancaires à émettre de la monnaie électronique, ouvrant la voie à des opérateurs comme Wave. Fondée à Dakar en 2018, Wave construit son modèle sur des frais nettement plus bas que ceux des opérateurs télécoms historiques. En septembre 2021, elle lève 200 millions de dollars en série A auprès d’investisseurs internationaux (Stripe, Sequoia Heritage, Founders Fund, Ribbit Capital), pour une valorisation de 1,7 milliard de dollars : elle devient ainsi la première licorne d’Afrique francophone, et reste à ce jour la seule entreprise de la zone UEMOA à avoir atteint ce statut. C’est dans cette dynamique — une fintech sénégalaise devenue acteur dominant hors du giron bancaire classique — que la BCEAO construit PI-SPI : une infrastructure commune pensée pour intégrer ces nouveaux poids lourds au même titre que les banques traditionnelles.
L’inclusion numérique en Afrique de l’Ouest, en chiffres. C’est le terrain sur lequel PI-SPI vient s’ajouter. Selon le tableau de bord 2024 de la BCEAO, le taux d’inclusion financière de l’UEMOA atteint 73,6 %, contre 37,2 % dix ans plus tôt — mais ce chiffre masque un contraste frappant : la bancarisation stricte (un compte en banque classique) plafonne à 25,2 %, tandis que l’utilisation du mobile money atteint 57,2 %, loin devant les banques et la microfinance réunies. Le mobile a donc court-circuité la banque traditionnelle, et non l’inverse. Les écarts entre pays restent considérables : le Bénin (89,8 %) et le Togo (89,0 %) affichent les taux d’inclusion les plus élevés, contre seulement 58,6 % au Mali et 17,4 % au Niger. Autre signal à nuancer l’enthousiasme : près de 2 000 milliards de FCFA dormiraient sur des comptes de mobile money inactifs dans l’UEMOA (Sikafinance, août 2026), preuve qu’ouvrir un compte ne signifie pas l’utiliser activement. C’est précisément ce que PI-SPI cherche à adresser, en rendant ces comptes plus utiles au quotidien.
Au lancement, en septembre 2025, Wave ne figurait pas parmi les participants — une absence relevée par la presse et reprise dans le texte analysé ci-dessous. Depuis, la situation a évolué : selon plusieurs sources de presse datées du 1ᵉʳ et du 2 octobre 2026, Wave a rejoint PI-SPI, portant à 175 le nombre de participants autorisés dans l’UEMOA. L’analyse qui suit, centrée sur le texte original, doit donc être lue à la lumière de ce développement récent : l’arbitrage que Wave semblait éviter a finalement été tranché en faveur de l’intégration.
PI-SPI en clair
Lancée par la BCEAO le 30 septembre 2025, la Plateforme Interopérable du Système de Paiement Instantané (PI-SPI) permet à un client d’un service de paiement (Orange Money, Mixx by Yas, une banque…) d’envoyer de l’argent en quelques secondes à un client d’un autre service, 24h/24 et 7j/7, dans les huit pays de l’UEMOA, en franc CFA.
Avant : il fallait être sur le même réseau que son correspondant pour échanger facilement (“tu es sur quel réseau ?”). Avec PI-SPI, ce n’est plus nécessaire — le système connecte directement les différents prestataires entre eux.
Ce que ça change concrètement. On passe d’un marché organisé autour de réseaux fermés (chacun captif du sien) à un marché organisé autour de l’utilisateur, libre de choisir son prestataire sans perdre la capacité d’échanger avec tout le monde.
Pourquoi ça bouleverse les modèles économiques
Si le transfert d’argent entre réseaux devient gratuit et instantané pour tous, les opérateurs qui facturaient ce transfert perdent une source de revenus. Ils doivent donc déplacer leur monétisation ailleurs.
Orange Money a réagi en rendant le transfert gratuit dans son portefeuille, mais en facturant désormais le retrait à 1 % (plafonné à 5 000 FCFA), contre 0,8 % sur les transferts auparavant. Autrement dit : au lieu de gagner de l’argent quand la somme circule, l’opérateur en gagne quand elle sort du système.
Wave, à l’inverse, a bâti tout son succès sur l’inverse — transfert à bas coût, retrait gratuit — et ne figure pour l’instant pas parmi les acteurs proposant PI-SPI au public. Ce n’est pas nécessairement un refus : cela peut être un choix stratégique, un calendrier d’intégration, ou des contraintes techniques. Mais la tension est réelle : PI-SPI pousse précisément vers ce que Wave a construit (transferts quasi gratuits), ce qui réduit l’avantage différenciant qui a fait son succès.
Les parts de marché de Wave, en chiffres. Le rapport de Launch Base Africa (mars 2026) permet de mesurer précisément ce rapport de force à l’échelle de l’UEMOA. En valeur des transactions — l’indicateur le plus pertinent commercialement —, la part de Wave est passée de 34,0 % en 2023 à 38,2 % en 2024, tandis que celle d’Orange Money reculait de 43,3 % à 41,3 % sur la même période. En volume de transactions, Orange Money reste en tête à 38,4 % (contre 42 % en 2023), mais Wave progresse de 19 % à 23 %. Au rythme actuel, Wave dépasserait Orange Money en valeur d’ici deux à trois ans. Au Sénégal, son marché d’origine, Wave revendiquerait même une position dominante, supérieure à 50 % du mobile money selon plusieurs estimations — un niveau de concentration qui explique à lui seul pourquoi son intégration à PI-SPI pèse davantage sur l’équilibre du système que celle de n’importe quel autre acteur.
L’asymétrie qui persiste. Même après l’intégration de Wave à PI-SPI début octobre 2026, la tension de fond décrite plus haut ne disparaît pas : selon la presse, la BCEAO souhaite élargir la gratuité des transferts, mais les opérateurs — Wave comme les autres — émettent des réserves. L’asymétrie est structurelle : la Banque centrale pousse vers un service public gratuit et universel, tandis que chaque opérateur doit continuer à faire vivre son modèle économique. D’où une tentation logique : si le transfert ne peut plus être facturé, la monétisation se reporte ailleurs — retrait, services aux entreprises (comme les API Business), fonctionnalités premium. Rejoindre PI-SPI ne résout donc pas l’équation économique de Wave ; cela ne fait que déplacer, pour elle aussi, la question de savoir où placer le curseur du payant.
Les gagnants potentiels
- Mixx by Yas : déjà présent dans l’écosystème PI-SPI, il peut transformer l’interopérabilité en avantage — un client n’a plus besoin de convaincre son entourage de rejoindre le même réseau pour échanger facilement avec lui.
- Les fintechs (ex. Kpay) : construire un réseau fermé capable de rivaliser avec les acteurs historiques coûte très cher. Avec une infrastructure commune, une fintech peut se concentrer sur l’expérience utilisateur et les services, plutôt que sur le réseau lui-même.
- Les banques : elles ont un atout que les wallets n’ont pas, le bilan — collecte de dépôts, crédit, assurance, investissement. Si le paiement devient une commodité, le paiement peut servir de porte d’entrée vers ces services à plus forte valeur.
Le vrai enjeu à moyen terme : donnée et crédit
Un client qui envoie juste de l’argent génère peu d’information. Mais un client qui reçoit son salaire, paie ses factures, règle ses achats et rembourse un crédit laisse une véritable empreinte financière.
Cette empreinte peut, dans le respect des règles de protection des données, aider à mieux évaluer le risque d’un emprunteur — un commerçant peut documenter son chiffre d’affaires, un indépendant peut construire un historique de transactions. Le financement pourrait alors reposer davantage sur les flux réels que sur les seules garanties classiques, ce qui ouvrirait l’accès au crédit à des acteurs aujourd’hui mal servis par le système bancaire classique.
Risques à surveiller
Plus une infrastructure devient centrale pour toute une région, plus sa résilience devient critique. Une panne, une faille de sécurité ou une fraude à grande échelle sur PI-SPI aurait un impact qui dépasserait largement un seul opérateur : cybersécurité, continuité d’activité, protection des données et gouvernance deviennent des sujets stratégiques, pas seulement techniques.
Le défi de la cybersécurité, concrètement. Ce n’est plus un risque théorique. Le rapport State of the Industry 2026 de la GSMA chiffre le mobile money mondial à 2 100 milliards de dollars de transactions en 2025, pour 2,3 milliards de comptes enregistrés : à cette échelle, la fraude devient un risque d’infrastructure, pas seulement de conformité. En février 2026, l’opération Red Card 2.0 d’INTERPOL a conduit à 651 arrestations dans 16 pays africains et permis de récupérer plus de 4,3 millions de dollars, pour des faits d’escroquerie à l’investissement, de fraude au mobile money et d’applications de prêt frauduleuses — preuve que la criminalité financière numérique s’est professionnalisée au même rythme que les usages. L’Afrique est en outre particulièrement exposée aux nouvelles formes de fraude assistées par intelligence artificielle (deepfakes, ingénierie sociale automatisée), alors que les outils de défense, souvent importés, restent mal adaptés au contexte local. La BCEAO affirme avoir conçu PI-SPI selon les standards internationaux (chiffrement AES-256, surveillance continue) et avoir intégré les typologies de fraude connues dès la conception de la plateforme — mais la Banque centrale elle-même n’est pas à l’abri : elle a dû publier un communiqué dénonçant une vidéo frauduleuse usurpant l’image de son gouverneur, signe que la confiance dans l’institution elle-même peut être attaquée, pas seulement ses systèmes.
Mise en perspective avec la zone euro
L’UEMOA n’invente pas le virement instantané : la zone euro a suivi une trajectoire comparable, avec un décalage de calendrier et une méthode différente.
Côté euro, l’infrastructure technique (TIPS, lancée par la BCE en 2018) existait depuis longtemps, mais c’est un règlement européen contraignant (UE 2024/886, adopté en mars 2024) qui a imposé la bascule : réception obligatoire du virement instantané depuis le 9 janvier 2025, émission depuis le 9 octobre 2025, et surtout un tarif plafonné au niveau d’un virement classique — ce qui l’a rendu gratuit de fait dans la plupart des banques. La zone SEPA couvre 36 pays.
Côté UEMOA, PI-SPI est porté directement par la banque centrale (la BCEAO joue à la fois le rôle d’opérateur d’infrastructure et de régulateur), sur huit pays, avec un calendrier de raccordement obligatoire mais sans règlement imposant la gratuité : selon la presse, la BCEAO “souhaite élargir la gratuité”, mais les opérateurs “émettent des réserves” — une formulation bien plus incitative que contraignante.
Ce que cela révèle. La différence n’est pas technique, elle est institutionnelle. En zone euro, le législateur a tranché le rapport de force en faveur du consommateur par la loi, laissant aux banques le seul choix de s’adapter. En zone UEMOA, la BCEAO négocie encore ce même rapport de force avec des opérateurs structurellement plus jeunes, plus concentrés (quelques acteurs dominants comme Orange Money et désormais Wave) et pour qui le transfert reste une source de revenus plus vitale que pour une banque européenne diversifiée. La gratuité totale du transfert dans l’UEMOA n’est donc pas acquise : elle dépendra de la capacité de la BCEAO à imposer, à terme, une contrainte aussi ferme que celle du régulateur européen — ou, à défaut, d’une pression concurrentielle suffisante entre opérateurs pour y parvenir d’elle-même.
Plateforme electronique, PI-SPI commoditise le transfert d’argent et met une pression sur tout l’ecosysteme a elargir son offre vers les services à valeur ajoutée — le retrait pour Orange Money, les services à valeur ajoutée pour les fintechs, Wave a rejoint PI-SPI début octobre 2026 apres avoir longtemps refuse’ la licorne semble avoir bien compris – un peu en retard- certes que PI est un game changer.
Moustapha DIAKHATE
Ex Conseiller Special Primature
S.G exécutif RESTIC
