Les citoyens sénégalais attendaient depuis près de deux ans, la publication du Bulletin statistique de la dette publique dont la dernière édition remontait à juin 2024. Si le document a finalement été rendu public le 14 juillet 2026, cette publication laisse un goût d’inachevé.
Le Bulletin souffre en effet d’un manque de précision, d’exhaustivité et d’actualisation. Plus préoccupant encore, il est publié sans le rapport du cabinet Forvis Mazars, alors même que les travaux de ce cabinet ont conduit à une réévaluation majeure de la dette publique du Sénégal. Ce rapport présente pourtant un intérêt public évident. Il constitue le principal fondement de la révision des statistiques de la dette et son accès s’inscrit pleinement dans l’esprit de la loi n° 2025-15 du 4 septembre 2025relative à l’accès à l’information.
Le Bulletin reprend le narratif gouvernemental selon lequel la dette de l’administration centrale représenterait 119 % du PIB, tandis que celle de l’ensemble du secteur public atteindrait près de 129 % du PIB en 2024. Il précise que ces chiffres résultent des travaux de réconciliation réalisés avec l’appui du cabinet Forvis Mazars sans encore une fois accéder aux multiples requêtes relatives à la publication dudit rapport.
A défaut de disposer du rapport Forvis Mazars, toujours caché par les autorités, pour en analyser les conclusions, la lecture simple du bulletin statistique soulève immédiatement plusieurs interrogations.
- Le champ temporel
Publié le 14 juillet 2026, le Bulletin s’arrête pourtant à l’exercice 2024. Aucune donnée n’est fournie sur l’évolution de la dette au cours de l’année 2025, ni sur les deux premiers trimestres de 2026. Cette absence prive les citoyens, les investisseurs et les partenaires techniques et financiers d’une vision actualisée et donc précise de la trajectoire récente de l’endettement public.
Plus préoccupant encore, toute la dette contractée par les nouvelles autorités n’est pas incluse dans le document. Cette situation pose un problème de traçabilité, de lisibilité, d’exhaustivité et de crédibilité des statistiques publiques.
Une question s’impose naturellement : pourquoi les autorités publient-elles un Bulletin statistique qui exclut les deux dernières années de leur propre gestion de la dette ?
- Les statistiques utilisées
Le Bulletin reconnaît explicitement que les ratios d’endettement publiés ne tiennent pas encore compte du rebasage du PIB réalisé sous le régime du Président Macky SALL, et pourtant annoncé par l’Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie (ANSD). Or, ce rebasage constitue une évolution méthodologique majeure.
Selon l’ANSD, le PIB de 2021 est désormais estimé à 17 316 milliards FCFA, contre 15 261 milliards FCFA selon l’ancienne base de calcul de 2014, soit une augmentationde 2 054,7 milliards FCFA qui est consécutive à une meilleure intégration du secteur informel, de la consommation des ménages et à l’amélioration de la méthode de calcul, offre une image plus fidèle de la structure de l’économie du Sénégal.
Cette revalorisation de 13,5 % du PIB de 2021, a mécaniquement pour effet de réduire le ratio d’endettement qui passe de 90,8 % du PIB à 80,0 % pour la même année. En l’absence de cette actualisation, les ratios présentés dans le Bulletin ne sont pas pleinement cohérents avec les nouvelles statistiques nationales et ne reflètent donc pas pleinement la capacité de production actuelle du pays.
Pourquoi le Ministère des Finances et du Budget continue-t-il de publier des ratios calculés sur une base statistique qui n’est plus celle de l’ANSD ?
Elle met en évidence un manque de coordination entre les administrations publiques alors même que l’ANSD est régulièrement reconnue comme l’une des institutions statistiques les plus performantes du continent africain. Selon la Banque mondiale, elle occupait en 2024 la première place en Afrique en matière de performance statistique.
Une rupture majeure dans la stratégie de financement de l’État
Au-delà de ces limites méthodologiques, le Bulletin met en évidence une évolution beaucoup plus fondamentale : une transformation profonde dans la stratégie de financement de la dette publique. Jusqu’en 2023, le Sénégal couvrait une large part de ses besoins de financement grâce aux marchés internationaux, notamment à travers les émissions d’Eurobonds et les emprunts concessionnels extérieurs, caractérisés par des maturités longues, généralement supérieures à dix ans. Ces financements présentaient généralement des maturités supérieures à dix ans et des conditions financières relativement favorables.
Depuis la conférence de presse du 26 septembre 2024, durant laquelle l’ancien Premier ministre a porté des accusations sans fondement de « maquillage et falsification de la dette », l’accès aux marchés internationaux est devenu beaucoup plus restreint, avec en prime une dégradation régulière de la note souveraine du Sénégal par les agences de notation.
Moody’s a ainsi abaissé la note du Sénégal de Ba3 à B1 en octobre 2024, de B1 à B3 en février 2025 et de B3 à Caa1 en octobre 2025, soit une dégradation qui ramène le Sénégal à un niveau de notation qu’il n’avait plus connu depuis plus d’une décennie. La dernière notation étant assortie d’une perspective négative, le risque d’une nouvelle dégradation demeure réel si aucune amélioration significative n’intervient.
Parallèlement, aucune stratégie économique crédible et mesurable ne semble avoir été mise en œuvre pour restaurer durablement la confiance des investisseurs. Les autorités semblent privilégier les enjeux politiques au détriment des défis économiques. Elles se contentent de recourir au marché régional et au financement domestique pour refinancer la dette à des taux d’intérêt plus élevés et sur des maturités nettement plus courtes. Les émissions d’obligations du Trésor sur le marché régional en témoignent : leur encours progresse de 164 % en 2024, tandis que celui des adjudications par appel public à l’épargne (APE) augmente de 45 %.
Dans un souci de transparence et de redevabilité, il serait indispensable que Gouvernement publie également les données relatives aux années 2025 et 2026, afin que les citoyens puissent mesurer l’ampleur réelle de cette réorientation.
Le profil de risque de la dette publique est profondément modifié en 2024
Le Bulletin statistique met également en évidence une dégradation du profil de risque de la dette. En 2024, la maturité moyenne de la dette domestique n’est plus que de 3,6 ans, contre 8,7 ans pour la dette extérieure. De même, le taux d’intérêt effectif moyen atteint 5,3 % sur la dette domestique, contre 3,4 % sur la dette extérieure.
Autrement dit, le financement régional apparaît à la fois plus coûteux, de maturité plus courte et davantage exposé au risque de refinancement. Aussi, le recours accru des pays de la zone au marché intérieur limite les possibilités et génère une tension en termes d’accès aux ressources. C’est précisément cette évolution qu’il aurait été particulièrement utile d’analyser sur une période couvrant les années antérieures et postérieures à 2024. La publication de ces données aurait permis d’identifier clairement que la dépendance au marché régional est apparue à partir de 2024 et s’est ensuite prolongée, voire accentuée, en 2026.
Une explosion du coût des intérêts
La rupture apparaît encore plus nettement lorsqu’on examine le coût du service de la dette. A partir de 2023, et plus encore en 2024, les intérêts versés par l’État augmentent à un rythme particulièrement soutenu. En 2024, ils progressent de 290 milliards de FCFA, soit 51 %, illustrant le renchérissement rapide du coût du financement public. Cette situation prive l’État de ressources significatives pour financer le développement.
Une dette davantage financée à court terme oblige l’État à revenir beaucoup plus fréquemment sur le marché afin de refinancer ses échéances. C’est ce qui a été observé tout au long de l’année 2025, à travers les nombreux communiqués relatifs aux émissions d’APE.
Cette situation accroît le risque de tensions de trésorerie, fragilise la soutenabilité des finances publiques et peut limiter la capacité future de l’État à accéder à des financements dans des conditions favorables.
Enfin, le coût de la dette empêche la réalisation d’infrastructures structurantes, la construction d’écoles, d’hôpitaux et le financement de la politique sociale, avec notamment les bourses de sécurité familiale.
Un investissement public déjà sous pression
Les effets de cette situation apparaissent déjà dans l’exécution budgétaire. Le rapport de synthèse des auditions ministérielles préparatoires au Débat d’Orientation Budgétaire indique qu’à fin mars 2026, les investissements directement exécutés par l’État ne représentaient que 3,3 milliards de FCFA, soit 0,3 % seulement des crédits ouverts. Le même rapport souligne également les difficultés persistantes de mobilisation des financements extérieurs.
La situation des comptes publics va significativement ralentir durablement l’investissement public, affecter la croissance potentielle, freiner la création d’emplois, retarder la réalisation des infrastructures et renforcer la dépendance aux refinancements de court terme.
Une communication officielle qui mérite des clarifications
Enfin, le Bulletin soulève une question essentielle sur l’évolution de la communication gouvernementale autour de la dette publique. Depuis plusieurs mois, les autorités ont successivement évoqué un « maquillage » de la dette, une « falsification » des comptes publics et puis l’existence d’une « dette cachée ».
Or, le Bulletin statistique publié infirme ces affirmations. Il met essentiellement en évidence l’élargissement du périmètre de comptabilisation de la dette publique. En revanche, il ne permet pas d’établir précisément la part respective de cet élargissement, des reclassements comptables ou d’éventuelles anomalies dans la réévaluation globale de la dette. Seul le rapport de Forvis Mazars permettrait de répondre à ces interrogations.
Dans une démocratie moderne, la transparence budgétaire ne consiste pas uniquement à publier des chiffres. Elle suppose également que les citoyens puissent accéder aux analyses, aux méthodes et aux documents qui permettent de comprendre l’origine de ces chiffres.
La publication intégrale du rapport Forvis Mazars apparaît aujourd’hui comme une exigence de bonne gouvernance, de redevabilité et de respect du droit d’accès à l’information. Elle permettrait d’expliciter les fondements méthodologiques de la réévaluation de la dette, de distinguer les effets liés à l’élargissement du périmètre statistique des éventuelles irrégularités de comptabilisation, d’éclairer le débat public sur les responsabilités respectives des différents gouvernements et de renforcer la crédibilité de la politique budgétaire du Sénégal auprès des citoyens, des investisseurs et des partenaires techniques et financiers.
En définitive, la transparence ne se résume pas à la publication d’un bulletin statistique. Elle implique la mise à disposition de l’ensemble des documents qui fondent les décisions publiques et permettent un débat démocratique éclairé sur la soutenabilité de la dette et les choix de politique économique.
