«Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles.» Cette assertion de Sénèque, philosophe romain du 1e siècle colle bien à Me Moussa Sarr, nouveau ministre de la Justice. Cette forte personnalité, connue du grand public avec la défense des personnalités de la société civile et des militants de Pastef, dirige le ministère le plus sensible. Tous les regards sont braqués sur lui en cette période où on risque de s’acheminer vers une bataille judiciaire avec la modification de la constitution amorcée par Pastef.
Il ne passe pas inaperçu. Son style vestimentaire toujours harmonieux, agrémenté de lunettes bien ajustées et de souliers impeccables, renforce cette impression de distinction. Tout inspire le respect et l’estime chez le nouveau Garde des Sceaux, ministre de la Justice, natif de Gamboul, une localité située entre Gandiaye et Kaolack. Toutefois le patron de la Chancellerie a débuté l’école loin de son village natal, mais à Koussanar dans la région Tamba. Son père instituteur était affecté à Makacolibantang.
Petit villageois, Moussa Sarr a toujours su allier les études et les travaux champêtres. Cadre commercial à la Sicap et ami d’enfance, Elimane Sarr affirme que l’actuel ministre de la Justice a cultivé et gardé le troupeau. «Son père était à la fois agriculteur et éleveur», dit-il. Après les travaux champêtres de la journée, la nuit c’étaient les soirées dansantes, se rappelle avec nostalgie son ami.
Après l’entrée en sixième, il revient à Kaolack. Cap sur le collège Valdiodio Ndiaye, puis au lycée éponyme où il obtînt son bac en série A3, actuel L1. «Etant donné qu’il n’y avait pas d’école chez nous, nous étions obligés de partir à Kaolack pour poursuivre les études», se remémore Elimane Sarr. Son bac en poche, il intègre la fac de droit de l’Ucad où il fait la connaissance de Momar Seck, ancien directeur général de NSIA Assurance. «On a fait ensemble les quatre années jusqu’à la maîtrise. Depuis lors, on ne s’est pas quitté», dit-il.
A la fac, il se fait de nouveaux amis, mais reste fidèle à ses amis d’enfance et à son Gamboul natal. «Nous avons partagé son lit d’étudiant», se rappelle encore Elimane Sarr. «C’est quelqu’un de très loyal en amitié, très sincère et très investi dans les relations», confirme son associé Me Oumar Youm, ancien ministre de Macky. En dépit de la vie citadine, explique Momar Seck, il revendiquait son statut de villageois, ses rapports avec ses parents, sa petite enfance dans ces petites écoles de l’intérieur du Sénégal. «On sentait la fierté et l’absence de complexe. C’est une personne authentique, ancrée dans ses valeurs», dit-il.
En 1995, Moussa Sarr décroche une maîtrise en droit des affaires, puis un D.E.S.S en droit bancaire, un DEA en science politique et un Certificat en droit du sport. Commence alors sa vie professionnelle. Il débute dans le cabinet de Me Ciré Clédor Ly comme juriste interne. C’est à partir de là-bas qu’il a préparé l’examen du barreau. Après l’avoir réussi, il fait son stage chez Me Mame Adama Guèye et Associés où il a trouvé l’ancien ministre Oumar Youm.
Forte personnalité
Ainé d’une fratrie, son père était polygame, sa mère étant décédée très tôt, il a pris sous aile ses frères et sœurs. Mais ce qui le caractérise, c’est son caractère bien trempé. «Un baroudeur avec une forte personnalité, un homme de refus. Ce qui lui a souvent causé des difficultés dans sa vie scolaire. Il n’acceptait pas l’injustice. Son tempérament fait qu’il a quitté parfois des maisons d’accueil», témoigne Elimane Sarr. Des propos confortés par Momar Seck qui renchérit: «S’il n’est pas d’accord avec toi, il te le dit de façon courtoise. Il dit les choses telles qu’il les pense et il fait les choses qui correspondent à ce qu’il croit». Il défend avec force ses idées. «Pour dire simple, il n’est pas un béni oui-oui. C’est un homme de principes», soutient Elimane Sarr.
Ancien défenseur des militants de Pastef
Son ami d’enfance se veut catégorique. «Il est très généreux», dit-il ajoutant que c’est pourquoi il aime son métier d’avocat. Elimane Sarr dit souvent que c’est la raison pour laquelle il est devenu avocat. En effet, nombreux sont les clients qu’il a défendus de manière bénévole. «Je l’ai appelé à deux jours de la fin de la sommation que mon bailleur m’avait servi pour quitter mon appartement. Il m’a dit : envoie moi tout de suite le document, je m’en charge. Et il s’en est chargé jusqu’à ce que je trouve un autre appartement. Il ne m’a demandé aucun centime», affirme M. Touré qui ne trouve pas les mots pour exprimer sa gratitude.
Me Moussa Sarr fut également l’un des principaux avocats des militants de Pastef. Il a défendu El Malick Ndiaye, l’ancien président de l’Assemblée nationale, le ministre Birame Souleye Diop, Waly Diouf Bodian, le maire des Parcelles assainies Djamil Sané, Ngane Demba Touré, Toussaint Manga, les députés Maïmouna Dièye, Cheikh Bara Ndiaye, Guy Marius Sagna, Amy Dia, le journaliste Serigne Saliou Guèye, les activistes Kilifeu et Thiat, le maire de Thiès Babacar Diop, Pape Ndiaye de Walf, Pape Alé Niang le directeur de la Rts, Abdourahmane Sow du M23, Cheikh Omar Diagne, etc. «C’est El Malick Ndiaye, dont il était l’avocat, qui l’a présenté à Diomaye à la cave du tribunal. Un mois après, Diomaye a été arrêté», se souvient un de ses proches. Qui affirme qu’au plus fort de la répression, il avait mis deux de ses collaborateurs Me Seyba Danfakha et Me Michel Mahecor Diouf et une assistante, dédiés à la défense de Pastef, des journalistes et de la société civile. «Il est l’un des avocats qui a défendu le plus les membres de Pastef», dit-il. «Bien qu’étant avocat d’affaires, lorsque j’ai perçu un début de dérive autoritaire, j’ai pris mes responsabilités pour la défense de l’Etat de droit et la démocratie», explique Moussa Sarr soulignant qu’il a débuté ce combat avant Pastef.
Ses qualités suffiront-elles à faire de lui un bon ministre de la Justice surtout en cette période très sensible ? Me Youm le croit. «C’est un profil qui est vraiment à sa place, pour l’avoir pratiqué depuis plus de 20 ans. C’est un homme de valeur. Sa parole est crédible», assure Me Youm ajoutant qu’il a tout pour réussir. «Il connaît les magistrats, les greffiers et les interactions avec les autres auxiliaires de justice», dit-il.
Son ami de fac, Momar Seck, en est convaincu aussi. Il avoue certes que la fonction est «assez difficile» dans ce contexte. Tout de suite, dit-il, tu deviens une personne exposée. Selon lui, si ce que tu fais arrange les gens, ils apprécient positivement. Si ce que tu fais ne les arrange pas, ils disent que tu es corrompu ou manipulé. Mais, selon lui, le ministre est arrivé à un âge où il ne dira pas ou ne fera pas des choses pour des réussites matérielles, parce qu’il l’a déjà. «Ce qui peut dévoyer les convictions d’une personne, c’est généralement l’argent ou le fait d’être grisé par le pouvoir. Et Moussa ne me semble pas être aujourd’hui dans le besoin», dit-il. Ce qui fait dire à Me Youm que Moussa Sarr n’est pas dans les petits calculs. «C’est quelqu’un de très attaché à la vérité», dit-il. Elimane Sarr est convaincu que c’est l’homme qu’il faut. Néanmoins, il lui conseille de rester fidèle à ses principes. Me Youm veut qu’il soit «plus vigilant et plus attentif».
Un avocat d’affaires
Momar Seck affirme que si Me Moussa Sarr réussit, le Sénégal aura un grand ministre de la Justice, capable de porter les réformes que l’Etat. Me Youm souligne également qu’il a été choisi à ce poste assez stratégique, à un moment où le Sénégal est à la croisée des chemins dans la restauration de la confiance de la justice entre les populations et l’administration judiciaire.
Mais l’actuel ministre de la Justice est avant tout un avocat d’affaires. La plupart des banques sénégalaises sont ses clientes. C’est vrai que les Sénégalais l’ont véritablement découvert avec la défense des militants de Pastef et le procès de l’imam Alioune Badara Ndao qui était poursuivi pour «financement et apologie du terrorisme». Le parquet avait requis 30 ans ferme. Grâce à lui et ses confrères, il est condamné à un mois de prison avec sursis pour «détention illégale d’armes». Le profil du ministre devrait rassurer les investisseurs et les politiques.
SOURCE : WALFQUOTIDIEN
