Sénégal-politique-actualité-Diomaye- Sonko : le grand jeu qui enterre l’ancien système politique

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Par Eliasse Bassène
Depuis l’accession du Sénégal à la souveraineté internationale en 1960, le pouvoir politique a changé de mains, les régimes se sont succédé, les coalitions ont évolué, les hommes ont disparu ou émergé. Mais, derrière l’apparente diversité des acteurs et des époques, une interrogation fondamentale demeure : le système politique sénégalais a- t-il véritablement changé ? L’arrivée au pouvoir du tandem Diomaye- Sonko en 2024 a été présentée comme une rupture historique. Pour beaucoup de sénégalais, la victoire électorale du nouveau pouvoir marquait la fin d’un cycle politique ouvert depuis les indépendances.

Mais un changement de pouvoir signifie- t-il nécessairement un changement de système ? C’est précisément là que commence le véritable débat. Car il est possible d’avancer une autre lecture de la séquence politique actuelle : et si ce que beaucoup interprètent comme une rupture ou une confrontation entre Diomaye et Sonko n’était, en réalité, qu’une étape dans une entreprise beaucoup plus profonde de recomposition du champ politique sénégalais ? Autrement dit, la véritable rupture ne se situerait pas là où on la cherche.
2024 : la conquête du pouvoir ou le commencement de la transformation du système
En 2024, Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye réussissent ce que beaucoup considéraient encore quelques années auparavant comme politiquement improbable : conquérir le pouvoir et mettre fin à la domination du régime de Macky Sall, installé en 2012. Leur victoire électorale est incontestablement un tournant. Mais elle ne signifie pas nécessairement la disparition du système politique qui, sous des formes diverses, a structuré la vie nationale depuis 1960. Car un système ne se réduit ni à un président ni à un parti. Il est constitué de rapport de force, de traditions partisanes, de réseaux d’influence, de pratiques de conquête et de conservation du pouvoir.
Or, à observer l’évolution récente de la scène politique, une hypothèse mérite d’être posée : Diomaye et Sonko ne seraient pas simplement en train de gouverner le Sénégal ; ils participeraient à la reconfiguration de son espace politique. Et cette reconfiguration pourrait être beaucoup plus radicale que ne le laisse apparaître le spectacle quotidien des rivalités, des divergences et des affrontements institutionnels.
La séparation apparente : rupture ou redistribution stratégique des rôles ?
Au terme de deux années d’exercice du pouvoir, les trajectoires politiques de Bassirou Diomaye Faye et d’Ousmane Sonko semblent avoir pris des directions distinctes. Celui qui avait porté la candidature de Diomaye et contribué de manière déterminante à son accession à la magistrature suprême, quitte la Primature. Le gouvernement qu’il dirigeait est dissout. Un nouveau Premier ministre est nommé. Dans le même temps, Ousmane Sonko se retrouve au cœur du pouvoir
législatif, à la tête de l’institution parlementaire.

Le déplacement des hommes est spectaculaire. Mais la question essentielle est ailleurs : s’agit-il réellement d’une désunion ou d’une redistribution des positions sur l’échiquier institutionnel ? L’histoire politique enseigne que les alliances ne se mesurent pas toujours à la proximité visible entre leurs protagonistes. Il existe des convergences qui se construisent dans la séparation apparente. Dans cette hypothèse, le rôle d’El Malick Ndiaye, notamment en tant que figure associée à
certaines séquences fondatrices de l’alliance politique, pourrait également être relu à la lumière de cette redistribution générale des positions.
La rupture affichée serait-elle alors le masque d’une stratégie plus vaste ?
La question mérite d’être posée. Pastef et Kiiray : vers une double opération de concentration politique. Un autre élément nourrit cette réflexion : la dynamique d’absorption ou de regroupement des forces politiques autour de deux pôles. D’un
côté, Ousmane Sonko appelle ses alliés et responsables de mouvements à rejoindre une dynamique plus large autour de Pastef. Malick Gakou, Aïda mbodj, Habib Sy, Dame Mbodj et d’autres personnalités ou mouvements sont invités à inscrire leur action dans une logique de rassemblement.

De l’autre, le président Bassirou Diomaye Faye crée sa propre formation politique, Kiiray, et engage ses alliés de la Coalition Diomaye Président dans une dynamique comparable de regroupement politique. Aminata Touré, Dr Sérigne Gueye Diop, Dr Abdourahmane Diouf et d’autres forces alliées sont ainsi appelées à se fondre dans le Kiiray. Deux opérations, deux pôles.
Deux méthodes de regroupement apparemment distinctes. Mais une même conséquence potentielle : la réduction progressive du nombre de forces politiques véritablement capables de peser sur la conquête et l’exercice du pouvoir. C’est ici que se situe peut-être l’une des transformations les plus profondes de la vie politique sénégalaise. Car si Pastef les patriotes absorbe une partie des forces politiques qui acceptent de s’identifier à son projet et à son leadership, tandis que
Kiiray attire, fédère ou intègre des pans entiers de partis qui incarnent l’ancien système, alors le paysage politique sénégalais est en train de connaître une mutation d’une ampleur considérable. Il ne s’agirait plus simplement de gagner une élection. Il s’agirait de recomposer durablement l’offre politique nationale.
L’ancien système face à son rétrécissement
Pendant des décennies, la scène politique sénégalaise s’est caractérisée par une prolifération exceptionnelle de partis, de
mouvements, de coalitions. Cette diversité était le reflet du pluralisme sénégalais. Aujourd’hui, les grandes formations historiques sont confrontées à un affaiblissement progressif. Le PS et le PDS sont désormais l’ombre d’eux-mêmes. Les partis de gauche ont quasiment cessé d’émettre sur leur propre fréquence politique.

Quant à l’APR du président Macky Sall, elle traverse la redoutable épreuve de l’après pouvoir : l’éclatement, la démobilisation et la vague de transhumance vers Kiiray. Et c’est là que la création de nouveaux pôles prend toute sa signification. Si une partie des anciens responsables, cadres et militants du système rejoint progressivement les nouvelles structures, alors le phénomène ne relève plus seulement de la transhumance politique. Il devient un mécanisme de dépeuplement politique de l’ancien ordre. L’ancien système ne serait donc pas frontalement détruit. Il serait progressivement vidé de sa substance.
Abattre le système de l’intérieur
En politique, l’affrontement frontal n’est pas toujours la stratégie la plus efficace. Un système peut résister longtemps à une opposition extérieure. Mais, lorsqu’il est pénétré, fragmenté et privé progressivement de ses ressources humaines, de ses cadres et de ses relais, son effondrement devient inévitable. C’est pourquoi une hypothèse audacieuse peut être formulée : Ousmane Sonko consoliderait un pôle idéologique fidèle à l’identité et au projet de Pastef, tandis que le président Bassirou Diomaye Faye construirait, autour de Kiiray, une force capable d’attirer une bonne partie de l’ancien système dans une nouvelle configuration politique. L’un préserverait la force du projet. L’autre organiserait l’élargissement de
l’espace. L’un consoliderait un camp. L’autre absorberait des territoires politiques jusque-là extérieurs. A terme, les deux
dynamiques pourraient produire le même résultat : la marginalisation progressive des partis traditionnels et la concentration de l’essentiel du pouvoir politique autour de Pastef et de Kiiray.
Vers la bipolarisation de la vie politique sénégalaise
L’hypothèse est désormais suffisamment sérieuse pour être évoquée : le Sénégal pourrait être en train de passer d’un système de prolifération de partis politiques à un système de bipolarisation politique. Pastef les patriotes. Kiiray les patriotes républicains. Deux formations nouvelles, deux pôles, deux espaces capables d’engloutir tous les partis classiques et de réduire en silence toute voix discordante dans le landerneau politique sénégalais. Naturellement, comparer mécaniquement le Sénégal au système américain serait  intellectuellement abusif. Les histoires, les institutions et les réalités sociologiques sont profondément différentes.

Mais le mouvement de concentration politique est observable comme tendance : davantage de regroupement et une compétition susceptible de s’organiser autour de Pastef et de Kiiray. Est-ce là le résultat d’une stratégie concertée entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko ? L’avenir seul apportera une réponse définitive. Mais une chose semble déjà certaine : Sonko et Diomaye ont réussi à faire croire à la rupture pour mieux produire la recomposition. En cela, ils ont gagné la bataille que leurs adversaires ne voient pas encore.

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