Sénégal-politique: Recomposition politique post-alternance : préparer une succession ou réinventer une espérance ?

à la une Contribution Politique

Le débat initié par le ministre Abdou Fall sur les mutations en cours du système partisan sénégalais, mérite désormais d’être regardé comme un véritable exercice de réflexion collective. Il ne s’agit plus seulement de commenter les turbulences du moment, mais de comprendre les mécanismes profonds qui gouvernent les alternances démocratiques.

Les contributions du ministre Thierno Lô, d’Abdou Khafor Touré et la mienne participent toutes d’une même ambition: penser l’après-2024 et les conditions d’émergence d’une alternative crédible.

Abdou Khafor Touré semble considérer que la reconstruction de l’alternative doit s’organiser autour des principaux leaders de la famille libérale, en particulier les présidents Abdoulaye Wade et Macky Sall, dont il souligne l’héritage politique. Cet hommage est certes légitime, mais il ne faut pas confondre héritage et centralité politique.

L’histoire des alternances montre que les grandes recompositions ne sont jamais l’œuvre d’un seul homme ni même de quelques leaders charismatiques. Elles résultent de la rencontre entre une vision, une génération, un contexte historique et une organisation collective

À ce stade de la discussion, plusieurs enseignements peuvent être tirés. J’en choisis deux.

Le premier est qu’un consensus semble désormais se dessiner sur un point essentiel : l’alternance de mars 2024 a clos un cycle politique ouvert en 2000 avec l’élection du président Abdoulaye Wade, poursuivi à partir de 2012 sous la présidence de Macky Sall. Un quart de siècle de domination du courant libéral-social a profondément transformé le Sénégal, ses institutions, ses infrastructures, son économie et son rayonnement international. C’est un bilan incontestable.

Le second est qu’aucune force politique ne peut raisonnablement espérer tirer les marrons du feu en attendant naïvement que l’usure du pouvoir ou les querelles pastefo-pastefiennes viennent à bout du pouvoir de Diomaye aussi facilement. Les alternances ne sont jamais des accidents. Elles sont l’aboutissement de longues évolutions sociales, culturelles, idéologiques et organisationnelles.

Enfin, nous partageons tous l’idée que les familles politiques ayant gouverné durant ces vingt-cinq dernières années doivent entreprendre un examen lucide de leurs réussites, mais aussi de leurs insuffisances.

Ces convergences constituent déjà une avancée importante qui doit rester au fond de la corbeille de la réflexion.

Au demeurant, nos analyses commencent à diverger à propos de la catharsis de la reconstruction.

Khafor Touré insiste, à juste titre, sur l’héritage laissé par les présidents Abdoulaye Wade et Macky Sall. Personne ne saurait contester leur rôle dans l’histoire politique contemporaine du Sénégal. Ils ont profondément marqué leur époque et chacun, à sa manière, ouvert un nouveau chapitre de notre démocratie.

Mais précisément parce que leur place dans l’histoire est acquise, la question qui nous est aujourd’hui posée est d’une autre nature.

Il ne s’agit plus de savoir quels hommes ont façonné le cycle qui s’achève. La question est de savoir comment préparer celui qui commence.

Autrement dit, le véritable sujet n’est pas le rôle central de ces leaders historiques. C’est plutôt la centralité des idées qui changera les paradigmes de la construction de l’édifice porteur d’espérance.

L’histoire politique montre que les grands dirigeants ouvrent des cycles ; ils ne les prolongent jamais indéfiniment.

Max Weber distinguait le pouvoir fondé sur le charisme de celui qui repose sur les équilibres institutionnels. Le premier permet souvent de conquérir le pouvoir. Seul, le second permet de le transmettre durablement aux générations futures.

Aucune famille politique ne survit parce qu’elle conserve éternellement ses figures fondatrices au centre du jeu. Elle survit parce qu’elle transforme leur héritage en doctrine, en organisation et en expérience politique. L’exemple du courant libéral-social sénégalais est, à cet égard, particulièrement révélateur.

L’une des plus grandes réussites du président Abdoulaye Wade n’a pas seulement été de conquérir le pouvoir en 2000. Elle a été de faire émerger, dans son sillage, une génération entière de responsables politiques, administratifs et technocratiques qui ont ensuite, dans une relative réussite, modifié les rapports sociaux dans l’assumation d’importantes responsabilités publiques. Le président Macky Sall est lui-même l’une des expressions les plus abouties de cette capacité de renouvellement.

Alors, se pose une véritable question : la famille libérale saura-t-elle, à son tour, produire une nouvelle génération capable de répondre aux défis du XXI siècle ? Et c’est là que se situe, selon moi, le véritable chantier.

La reconstruction ne doit pas être pensée comme une succession d’élites. Elle doit être conçue comme une succession d’idées, de compétences et de générations.

Vilfredo Pareto rappelait que toute société voit ses élites se renouveler. Lorsqu’une élite devient incapable d’intégrer de nouvelles compétences et de nouveaux profils, elle entre progressivement dans une phase de décrépitude. Cette loi vaut également pour les partis politiques.

Samuel Huntington va encore plus loin en montrant que la stabilité des démocraties dépend moins du prestige des dirigeants que du degré d’institutionnalisation des organisations politiques qui les incarnent.

Une formation politique forte n’est donc pas celle qui dépend d’un homme providentiel. C’est celle qui est capable de produire régulièrement de nouveaux dirigeants, de nouvelles idées et de nouvelles réponses aux attentes de la société. Abdou Khafor Touré ne dit pas autre chose.

À cet égard, je voudrais également nuancer une autre hypothèse formulée dans le débat.

Le principal risque qui menace aujourd’hui notre démocratie n’est peut-être pas seulement la bipolarisation entre deux antagonismes issus de l’alternance de 2024. Il est plus profond.

Le véritable risque réside dans la personnalisation excessive de la vie politique.

Car, lorsque le débat public se réduit à une confrontation permanente entre des personnalités, les projets s’effacent derrière les stratégies, les programmes derrière les slogans et les citoyens derrière les camps.

Surgissent alors les enseignements d’Antonio Gramsci selon lesquels la force politique ne devient durablement majoritaire que lorsqu’elle conquiert une hégémonie intellectuelle et culturelle, c’est-à-dire lorsqu’elle parvient à faire partager sa vision du monde bien au-delà de son propre électorat.

C’est précisément ce défi qui attend aujourd’hui la famille libérale. Les héritiers de Maître Wade ne retrouveront pas la confiance des Sénégalais par la nostalgie ou par un bon bilan. Ils doivent être capables d’inventer une nouvelle espérance.

Une espérance fondée sur un libéralisme social renouvelé et adapté, conciliant efficacité économique et justice sociale, souveraineté nationale et ouverture internationale, autorité de l’État et protection des libertés, protection des couches vulnérables et innovations technologiques, climatiques et celles porteuses de solidarité.

Cette reconstruction exigera naturellement le concours des anciens, dont l’expérience est irremplaçable. Mais elle exigera tout autant la confiance accordée à une nouvelle génération appelée non à reproduire le passé, mais à transformer en dynamiques de changement, ce qu’il y a de mieux dans l’héritage.

Au fond, la question posée aujourd’hui dépasse les intérêts de l’APR, du PDS ou même de la famille libérale de manière générale. Elle touche à la qualité de notre démocratie et des mécanismes de son adaptation aux nouvelles exigences. Car une démocratie mature ne prépare pas seulement la prochaine élection. Elle prépare la prochaine génération de dirigeants.

Les alternances de 2000, de 2012 et de 2024 ont été incarnées par de grandes personnalités, il faut le reconnaître.

Le prochain cycle devra être celui de la maturité démocratique. Non plus celui où l’on attend des hommes providentiels ou des messies ; mais celui où des institutions politiques solides, des organisations ouvertes et des idées novatrices permettront au Sénégal de produire, naturellement, les femmes et les hommes dont il aura besoin.

Lorsque les leaders façonnent une époque, les institutions assurent sa continuité. Mais seules les idées lui donnent un avenir. C’est peut-être là, la véritable leçon qu’il faut tirer de l’histoire politique contemporaine du Sénégal.

Babacar Gaye

Ancien Ministre d’État

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *