Umaro Sissoco Embaló a annoncé son retour en Guinée-Bissau pour participer à l’élection présidentielle du 6 décembre. Dix mois après son départ du pays suite un putsch dont la réalité avait été mise en doute, l’ex-président voit son chemin politique être balisé par son ancien directeur de cabinet, actuel président de la transition.
Umaro Sissoco Embaló veut reprendre la compétition électorale là où il l’avait volontairement arrêtée le 26 novembre 2025. L’ex-président bissau-guinéen, en exil au Maroc, vivant auprès de son mentor Macky Sall, ancien chef d’Etat du Sénégal, a déclaré lundi 28 septembre à des médias français qu’il serait candidat à l’élection présidentielle bissau-guinéenne, qui se tient le 6 décembre prochain, visant à rendre le pouvoir aux civils. Il n’a pas communiqué la date de son retour au pays mais le 4 octobre est avancé par ses militants.
Le général Horta N’Tam, président de la transition en Guinée-Bissau, lui a déjà ouvert la porte. Il a déclaré, la semaine dernière à l’occasion de la célébration des 53 ans d’indépendance de la Guinée-Bissau, qu’aucun obstacle de principe ne s’opposait au retour d’un citoyen bissau-guinéen qui n’aurait rien à se reprocher. D’autres responsables politiques comme Aristides Gomes, ayant occupé plusieurs fois le poste de Premier ministre, ont fui le pays après avoir été accusés de détournement par la justice. Donc, Sissoco Embaló revient à Bissau, 10 mois après le coup d’Etat que lui-même avait annoncé aux médias, dont la réalité avait été mise en doute par plusieurs acteurs régionaux.
«Coup d’Etat cérémoniel» ou «combine»
Le 26 novembre 2025, trois jours après l’élection présidentielle, des militaires annoncent leur prise de pouvoir, suspendent le processus électoral et écartent Umaro Sissoco Embaló. Les résultats provisoires devaient être rendus publics le lendemain. La manière dont le pouvoir bascule suscite rapidement des interrogations. Embaló annonce lui-même à des médias internationaux qu’il vient d’être renversé et qu’il se trouve aux mains des militaires. Il conserve alors la possibilité de communiquer avec l’extérieur, situation inhabituelle lors d’une prise de pouvoir militaire. Goodluck Jonathan, ancien président du Nigeria et membre de la mission d’observation électorale présent à Bissau, remet publiquement en cause la nature des événements. Il évoque un «coup d’Etat cérémoniel» et s’interroge notamment sur le fait qu’Embaló ait pu annoncer lui-même son renversement et continuer à communiquer avec des journalistes alors qu’il était supposément détenu.
Au Sénégal, Ousmane Sonko, à l’époque Premier ministre, adopte une position tout aussi sévère. Face aux députés à l’Assemblée nationale, il déclare : «Ce qui s’est passé en Guinée-Bissau est assez troublant pour quelqu’un comme moi qui croit en la démocratie. Nous savons tous que c’est une combine. Et ce n’est pas normal». Il réclame alors la poursuite du processus électoral et le respect du verdict des urnes. En vain. Ce coup d’Etat contre Embaló n’en était pas le premier qui l’aurait visé depuis son arrivée au pouvoir en 2019. Au moins, le général en aurait échappé deux. Il a régulièrement accusé des forces militaires d’être en connivence avec des cadres de l’opposition de vouloir le renverser. Il a fini par envoyer les «coupables» en prison ou les forcer à l’exil avant de dissoudre l’Assemblée nationale qui était en grande partie aux couleurs de l’opposition.
Continuité du régime de Embaló sans… Umuru Sissoco
Quelques jours après que Umuru Sissoco Embaló a quitté le pays pour Dakar, ensuite Brazzaville et enfin le Maroc, le général Horta N’Tam prend la direction de la transition. Le nouvel homme fort de Bissau est un proche d’Embaló. Il avait occupé les fonctions de directeur de cabinet du président avant d’être promu chef d’Etat-major. Le nouveau président de la Guinée-Bissau, le général Horta Inta-A, s’était présenté en uniforme lors d’une cérémonie expéditive à la télévision nationale. Il était entouré d’officiers triés sur le volet.
Derrière cette apparente rupture, tout ramène à l’ancien président renversé Umaro Sissoco Embaló ayant lui-même fait le service après-vente de son coup d’Etat. Le nouveau Premier ministre, Ilidio Vieira Té, était le directeur de campagne de Embaló lors des élections présidentielle et législatives. Il endosse aussi le costume de ministre des Finances, un poste qu’il occupait durant le magistère du président «auto-pustché». Le major-général Tomás Djassi nommé par le président de la transition chef d’Etat-major des Forces armées de Guinée-Bissau était auparavant commandant de la Garde nationale. Proche de Embaló, Tomás Djassi devient chef de la sécurité de la présidence de la République au service du général Horta Inta-A. Diniz N’Tchama, qui a annoncé la prise du pouvoir, servait jusque-là comme aide militaire du président déchu.
Carlos Pinto Pereira, qui est le nouveau ministre de la Justice et des Droits de l’homme, pilotait la diplomatie bissau-guinéenne. Il faisait partie des fidèles de Embaló et accompagnait ce dernier dans la plupart des voyages présidentiels. D’autres portefeuilles ministériels sont également occupés par des proches de l’ancien régime. C’est visiblement un gouvernement préréglé que Embaló avait su mettre en place avant de partir.
La CNE sous la pression de la junte
Les doutes sur le faux coup d’Etat contre Embaló ne restent pas cantonnés à l’opposition bissau-guinéenne, à l’ancien président du Nigeria et à l’actuel président de l’Assemblée nationale du Sénégal. L’attitude de la Commission électorale nationale (Cne) bissau-guinéenne avait éclairé l’opinion sur la volonté des officiers militaires bissau-guinéens de ne pas laisser éclore la vérité électorale. Mise sous la pression de la junte, la Cne avait affirmé que des hommes armés et cagoulés, en plus de vandaliser ses installations, avaient volé ses effets personnels, ainsi que des ordinateurs.
Ils ont également confisqué les feuilles de dépouillement des votes régionaux. Ce qui l’empêchait de poursuivre le processus électoral issu du scrutin présidentiel. Au faux coup d’Etat, s’était ajouté donc un vrai-faux alibi de la Cne. En Guinée-Bissau, la loi électorale en ses articles 84 à 95, est très explicite sur le déroulement du processus, précisément en ce concerne le dépouillement et la publication des résultats issus du scrutin. Au sujet de la conservation des résultats électoraux, la loi électorale établit un nombre de trois exemplaires de procès-verbaux devant être signés par les représentants des différents candidats, en plus des membres de la Cne.
Le président de la Commission régionale électorale (Cre) transmet deux exemplaires du procès-verbal du dépouillement régional à la Cne dans un délai de 24 heures. Tandis qu’un troisième exemplaire, ainsi que tous les documents relatifs aux opérations électorales qui ne sont pas soumis à l’obligation de transmission à la Cne sont remis à la Cre. L’article 95 relatif au dépouillement national établit, dans son paragraphe 4, que si les procès-verbaux de dépouillement régionaux sont manquants ou si, pour une raison quelconque, l’enveloppe contenant ces procès-verbaux est perdue lors de son acheminement vers la Commission nationale des élections, le président de la Cne doit, dans le premier cas, prendre les mesures nécessaires pour remédier à la déficience dans un délai maximal de 24 heures et, dans le second cas, la conclusion du dépouillement national doit être fondée sur les procès-verbaux des bureaux de vote qui composent la région en question.
Donc, même si tous les documents regroupés au niveau de la Cne auraient été détruits, il était tout à fait possible de reconstituer les résultats électoraux à partir des exemplaires détenus par les Cre. D’ailleurs, quelques jours après le putsch, des données numériques publiées sur internet faisaient observer tous les résultats du double scrutin législatif et présidentiel accréditant 278 766 voix au candidat de l’opposition Fernando Dias contre 268 466 pour le président sortant, Umaro Sissoco Embaló.
Après avoir suspendu le processus électoral, emprisonné des opposants, changé la Constitution, le général Horta N’Tam, qui ne peut être candidat selon la Charte de la Transition, balise le terrain pour le retour de Embaló à la tête du pays. Auparavant, des Bissau-guinéens avaient estimé vouloir le poursuivre devant la Cour pénale internationale, estimant être victimes de tortures, d’assassinats et d’actes de violence politique, survenus au cours du mandat présidentiel de Embaló (2019-2025).
Walf quotidien
